À la cour criminelle départementale d'Ille-et-Vilaine, deux frères âgés de 60 et 65 ans sont sur le banc des accusés. L'un est incarcéré, l'autre placé sous contrôle judiciaire. Leur benjamin est assis juste derrière, sur le banc des parties civiles. Un dernier frère, le deuxième de la fratrie, manque à l'appel ce lundi devant la cour criminelle départementale à Rennes. Il est absent car tué par ses deux frères dans la nuit du 3 au 4 janvier 2023 à Cancale, près de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).
Une soirée alcoolisée après des funérailles
Le jour du drame, les trois hommes s'étaient retrouvés au domicile familial pour préparer les obsèques de leur père, décédé quelques jours plus tôt. Chacun avait d'abord vaqué à ses occupations : l'un rendant visite à leur mère à l'Ehpad, l'autre se rendant au crématorium, et le dernier se plongeant dans la paperasse. Jusqu'à l'heure de l'apéro en fin de journée, où les trois frangins, qui vivent éloignés, se mettent à boire de l'alcool. Beaucoup d'alcool même : du pastis, du whisky, puis du vin à table, et après le repas, de l'armagnac et de l'eau-de-vie.
La nuit est alors bien avancée quand Thierry T. décide de sortir de l'ancienne maison de pêcheur pour aller balancer les bouteilles vides dans un local attenant et fumer une cigarette. Restés à l'intérieur, Eric et Laurent T., assommés par la boisson, voient alors « un intrus » pénétrer dans la maison. Pris de panique, ils se mettent à le frapper violemment « pour savoir qui c'est », selon les déclarations d'un des deux frères.
« Il y avait du sang jusqu'au plafond »
Un déluge de coups de poing et de coups de pied s'abat alors sur « l'inconnu ». Laurent T. a même reconnu « un acharnement de sa part ». Pensant avoir « peut-être fait une connerie », il se rend en voiture à la gendarmerie de Cancale, alertant l'officier de permanence qu'un « inconnu » a pénétré chez eux et gît au sol, inconscient. Un peu avant 3 heures du matin, les pompiers arrivés sur les lieux découvrent une véritable scène d'horreur, avec un homme quasi mourant allongé sur le sol de la cuisine, gisant dans un bain de sang.
« Il y en avait partout dans la pièce, sur les rideaux, les murs, témoigne à la barre le gendarme qui a dirigé l'enquête. C'est la première fois en plus de vingt ans de carrière que je voyais du sang jusqu'au plafond. » Transférée au CHU de Rennes avec un pronostic vital engagé, la victime décédera quelques heures plus tard. L'autopsie révèle un polytraumatisme : « encéphalique, thoracique et abdominal », énumère la présidente Juliette Sauvez.
Les gendarmes leur révèlent l'identité de la victime
Sur la scène du crime, les deux frères ne comprennent rien à ce qui se passe sous leurs yeux, jusqu'à ce que les gendarmes leur révèlent l'impensable : l'intrus qu'ils ont tabassé à mort est leur frère avec qui ils venaient de passer la soirée. En garde à vue, ils affirment « ne pas l'avoir reconnu ». L'un des deux frères évoque « un phénomène hallucinatoire » pour tenter d'expliquer l'inexplicable. Les enquêteurs penchent au départ pour un mobile crapuleux, un plan machiavélique entre frères sur fond d'héritage, mais c'est une fausse piste. « Il n'y avait pas d'argent sur le compte des parents, donc le mobile financier ne tenait pas », indique le gendarme à la barre.
Entre certains des frères, des tensions étaient apparues au fil des années, et les relations s'étaient encore dégradées après le décès du père au sujet de la prise en charge de la maman. Mais aucune violence physique n'avait éclaté entre eux. Comment expliquer alors un tel drame ? « Un trou noir », comme l'a confié Laurent T. à une psychiatre. « C'était comme une hallucination, raconte-t-il à la barre. Je m'étais assoupi car j'étais très alcoolisé et je me suis réveillé en sursaut car j'ai vu un type dans l'entrée. J'étais surpris car je n'ai pas reconnu mon frère, j'ai toujours dit que c'était un inconnu et je lui ai sauté dessus. »
« Une distorsion des perceptions » avec l'alcool
La psychiatre explique à la cour que « l'ivresse alcoolique peut entraîner une distorsion des perceptions ». « Et c'est peut-être l'explication de pourquoi il n'a pas reconnu son frère quand il est rentré », estime-t-elle. Même amnésie chez Eric qui, ayant des problèmes médicaux, aurait eu un black-out au cours de la soirée et serait endormi. « En aucun cas je n'ai porté des coups et je n'avais d'ailleurs aucune raison de le faire », lâche-t-il quand on l'interroge.
Son coaccusé avoue lui « avoir participé aux violences », reconnaissant des coups de poing mais pas les coups de pied. « Honteux et coupable » d'avoir « détruit » sa famille, Laurent attend beaucoup de ce procès, avec l'envie de « s'exprimer et d'essayer de comprendre la vérité ». Les débats doivent se poursuivre jusqu'à mercredi devant la cour. Les deux frères encourent la peine maximale de vingt ans de réclusion criminelle.



