L'affaire Epstein : un miroir déformant des violences sexuelles
Il est fréquent que notre perception d'une histoire soit à la fois exacte et trompeuse. Cette réflexion s'impose fin janvier, lorsque le département de la Justice américain déclassifie plus de trois millions de documents liés à l'affaire Epstein, un vaste scandale de trafic sexuel impliquant une pléthore de personnalités dites de "l'élite". Parmi les noms cités figurent l'ancien président américain Donald Trump, le cofondateur de Microsoft Bill Gates, les Clinton, Elon Musk et même l'ancien président de l'Institut du monde arabe Jack Lang.
Si la simple mention dans ces fichiers ne constitue pas une preuve de culpabilité, des médias prestigieux comme le Financial Times, The Economist, le New York Times et Le Monde ont méticuleusement documenté les liens du milliardaire avec les plus hautes sphères culturelles, politiques et économiques. Un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro révèle ainsi que 61 % des Français considèrent cette affaire comme la preuve que les élites sont souvent "corrompues". Cette vision alimente l'imaginaire dépeint par Stanley Kubrick dans Eyes Wide Shut (1999) : celui d'une caste aux mœurs déviantes, aussi perverse que complaisante.
Le risque de focalisation excessive sur les élites
Patrick Poivre d'Arvor, Gérard Depardieu, Gabriel Matzneff… En France comme à l'international, le mouvement Me Too a effectivement impliqué des personnalités issues des sphères les plus influentes. Il a également mis en lumière comment certains ont pu exploiter leurs relations et leur fortune pour dissimuler leurs actes. Cependant, en se concentrant trop sur le statut socio-économique des auteurs de violences sexuelles, on risque d'oublier l'un des enseignements cruciaux de l'affaire des viols de Mazan : aucune classe sociale ne détient le monopole de l'abject.
La diversité des profils dans l'affaire de Mazan
Les accusés dans cette affaire étaient pompier, manager, routier, infirmier, gardien de prison, jardinier, conseiller municipal, ex-journaliste et magasinier. Ils n'avaient rien en commun, si ce n'est d'avoir participé pendant des années aux viols répétés de Gisèle Pelicot, sous soumission chimique, orchestrés par son mari Dominique. Lors du procès en 2024, de nombreux féministes et médias ont souligné la diversité des individus impliqués et leur caractère "ordinaire".
Même la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles a interprété ce procès comme un révélateur de la "banalité" des violeurs dans la société. Elle a pointé le profil "d'hommes de tous horizons, d'hommes ordinaires qui ont des familles, des emplois et des responsabilités d'apparence normale".
Corriger les idées reçues sur les auteurs de crimes sexuels
Propager l'idée que les violences sexuelles seraient l'apanage d'une poignée de "monstres" assoiffés de pouvoir et d'argent ne correspond pas à la réalité et détourne l'attention d'autres aspects essentiels du phénomène. En 2017, lorsque le New York Times et le New Yorker ont révélé les accusations d'une douzaine de femmes contre le producteur Harvey Weinstein et le silence complice de nombreux hommes influents du cinéma, des commentateurs avaient déjà alerté sur le risque de limiter l'analyse aux seuls cercles de pouvoir.
Delilah Rumburg, PDG du National Sexual Violence Resource Center, a appelé dans le Time à "corriger les idées reçues sur les auteurs de crimes sexuels". Elle a rappelé que les violences sexuelles sont largement répandues – près d'une femme américaine sur cinq avait subi un viol ou une tentative de viol cette année-là – et que la majorité des violences sont commises par des personnes connues et de confiance des survivantes.
Les enjeux sociétaux et les récupérations politiques
Le scandale Epstein est peut-être le symptôme d'une caste ayant joui d'une impunité totale pendant des années. Cependant, en alimentant la rhétorique du "tous pourris", l'affaire sert désormais de rampe de lancement à des lectures opportunistes visant à charger "les élites". Cela inclut la sphère complotiste, convaincue de l'existence d'un complot mondial pédo-sataniste parmi les hautes sphères, et le Kremlin, qui profite de l'occasion pour critiquer "l'élite occidentale".
Vladimir Soloviov, présentateur star en Russie, s'est même insurgé contre des "pervers, des salauds [possédant] l'arme nucléaire !". Une partie de la gauche a également dénoncé "l'impunité de la bourgeoisie internationale" et "la corruption endémique du système capitaliste". Ainsi, la question des violences sexuelles, autrefois perçue comme un "enjeu de société", tend à devenir une affaire de "classe", risquant d'occulter sa dimension universelle et systémique.



