Zelda Fitzgerald, icône de la « garçonne » sur la Riviera
Zelda Fitzgerald, icône de la « garçonne » sur la Riviera

Ce soir d'août 1926, Zelda Fitzgerald nage dans la baie de Juan-les-Pins, loin de l'agitation de la Villa Saint-Louis. Elle ferme les yeux, laisse l'eau la porter, retient sa respiration pour une brasse de plus. Sur la terrasse, les silhouettes s'enlacent, se repoussent, s'embrassent. De loin, le tableau semble parfait. Une voix la ramène à elle : « Zelda ! Reviens ! » Son amie Sara Murphy l'attend, une coupe à la main. La robe de soirée détrempée, une perle perdue, Zelda regagne la villa en fendant la foule.

L'irrévérence de la jeunesse

Cette nuit-là, Madame Fitzgerald se couche et ouvre son journal intime. Elle y colle des photos, des tickets de transport, des notes de restaurant. Elle feuillette ses albums comme un talisman, s'attardant sur le portrait d'elle enfant, née en 1900, déjà marquée par l'insolence de la rébellion. À 20 ans, Zelda Sayre quitte son Alabama natal pour épouser Francis Scott Fitzgerald. Fille du juge Sayre, notable austère de Montgomery, elle refuse de devenir une jeune femme lisse condamnée aux convenances. Elle danse, plonge, fait la roue, flirte – non pas comme un homme, mais comme elle l'entend.

Sacrée reine de beauté, la belle du Sud attire les convoitises. Ses prétendants rivalisent d'héroïsme en effectuant des acrobaties aériennes au-dessus de la maison familiale. Scott, en formation militaire, la rencontre en juillet 1918 et voit en elle une source inépuisable d'inspiration. « Il est fasciné par elle. Dans ses textes, on retrouve toujours des figures de femmes qui lui ressemblent. C'est toujours Zelda, sous différentes formes », analyse Gilles Leroy, auteur d'Alabama Song, prix Goncourt 2007.

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La « flapper », un idéal féminin commercial

Zelda incarne un idéal féminin : la « flapper », traduite en français par « garçonne ». Cheveux courts en bob, épaules nues, genoux découverts, ces jeunes femmes remisent le corset au placard et adoptent la fluidité des robes. Les sautoirs, les fume-cigarettes et les verres de gin deviennent des accessoires. Alcool et tabac ? Les hommes s'y adonnent déjà, pourquoi pas elles ?

La « flapper » est mise à toutes les sauces, devenant un outil marketing. Omniprésente dans les médias, elle est déclinée en blonde, brune ou rousse, homogénéisant les canons de beauté. La publicité, les revues et le cinéma la prototypent, sous le regard de décideurs... des hommes. Hollywood en fait un objet de désir et un modèle global. Dans le film muet Mantrap (1926), Clara Bow, érigée en icône mondiale de la garçonne, campe une épouse insatisfaite en quête d'indépendance. Séduisante, dangereuse, elle est toujours rattrapée par la morale : l'obsession sociale du contrôle féminin reste prégnante.

Le droit de vote, une différence décisive

Ce mouvement d'émancipation ne se réduit pas à une mode. La Première Guerre mondiale a bouleversé les équilibres : les femmes, devenues actives, comptent le rester. La lutte féministe prend forme, mais à des rythmes différents. Lorsque Zelda séjourne sur la Côte d'Azur entre 1924 et 1929, elle possède ce que les Azuréennes n'ont pas : le droit de vote, obtenu par les Américaines en 1920. Les Françaises, elles, devront attendre 1944 pour glisser un bulletin dans l'urne.

Une volonté farouche derrière les éclats

Pour la native d'Alabama, il est plus facile de façonner le mythe. Elle fréquente artistes et personnalités qui veulent marquer le siècle, loin du carcan familial. Au casino de Juan-les-Pins, elle termine la soirée seule sur la piste, les jupons remontés, choquant certains clients. Ceux qui la jugent ne comprennent pas : elle ne provoque pas, elle reprend son souffle. En 1925, en plein dîner à La Colombe d'Or de Saint-Paul-de-Vence, elle se jette de la rambarde de l'escalier, parce qu'Isadora Duncan vient de passer une main dans les cheveux de Scott.

Derrière ces éclats se cache une volonté farouche. Aussi flamboyante que déterminée, elle veut devenir ballerine. Elle suit des cours assidûment, s'entraîne chaque jour, restreint son appétit pour maigrir. Elle est engagée pour des rôles à Cannes et à Nice, mais ne fera jamais carrière. Sa fille Scottie naît alors qu'elle a 21 ans.

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La misogynie, un mal persistant

L'émancipation passe aussi par le pouvoir d'achat. En France, Zelda mène grand train grâce à un dollar fort et à une gouvernante pour Scottie. Mais certaines réalités échappent à toute transaction. « La maladie la rattrape. Elle fait ses premières crises durant cette période », relate Gilles Leroy. Et la prise en charge en dit long sur le sort réservé aux patientes. « Toutes les femmes atteintes d'un trouble de santé mentale étaient traitées pour schizophrénie dans les années vingt en Europe. On sait aujourd'hui qu'elle était en réalité bipolaire », ajoute l'écrivain.

Mal diagnostiquée, elle est internée à plusieurs reprises, notamment en Suisse. Le cadre thérapeutique encourage la peinture, au détriment de l'écriture. Pourtant, elle sait écrire : en « six furieuses semaines », elle livre son seul roman, Accordez-moi cette valse (1932). Mais ce sont surtout ses journaux intimes qui restent dans l'histoire. Scott y puise une matière première sans fard. « Quand il se sert dans ses journaux intimes, c'est assez agressif. Il y a l'égoïsme fondamental des artistes, des écrivains, qui est visible ici. Mais je pense qu'il y a aussi ce côté : c'est mon épouse, donc je prends ce que je veux », témoigne Gilles Leroy.

Lorsqu'elle vend ses nouvelles à des magazines, c'est avec la double signature : « Scott et son agent estiment que c'est grâce à cette double signature que je parviens à vendre mes écrits aux magazines nationaux », écrit-elle à Sara Murphy. Malgré sa fortune et son talent, Zelda n'échappe pas à la misogynie.

Un destin tragique

Ernest Hemingway, prix Nobel de littérature, la méprise. Il la juge comme un frein à la carrière de Scott et la désigne comme responsable de son déclin, une version reprise par certains biographes. Son récit lui est confisqué, réécrit au passé recomposé. Persécutée, elle devient la sorcière qui finit par brûler. En 1948, internée à l'hôpital psychiatrique Highland d'Asheville en Caroline du Nord, elle meurt dans l'incendie de l'établissement. Issue tragique d'un destin mythique.

Les « garçonnes » de la French Riviera

Suzanne Lenglen, championne de tennis, fait aussi partie de ces femmes qui bousculent les lignes. Née en 1899, elle court, grimpe aux arbres, fait du sport. Ses parents voient d'un bon œil cette appétence, et son père lui offre sa première raquette. En 1911, la famille s'installe à Nice, avenue Auber, face au Lawn Tennis Club. Elle enchaîne les victoires, remporte Wimbledon en 1919. En 1922, un char à son effigie défile au Carnaval de Nice. En 1926, au « match du siècle » disputé à Cannes, elle bat l'Américaine Helen Wills sur le score de 6-3 8-6 et devient la première grande vedette du sport féminin à embrasser une carrière professionnelle.

Avant elle, Alice Milliat se bat pour ouvrir la compétition sportive aux femmes. Elle propose d'inscrire l'athlétisme féminin aux Jeux Olympiques, ce qui hérisse le baron Pierre de Coubertin : « Une olympiade femelle serait impratique [sic.], inintéressante, inesthétique et incorrecte. » Selon lui, le rôle des femmes devrait être « comme dans les anciens tournois, de couronner les vainqueurs ». En mars 1921, la Principauté de Monaco et Louis II reçoivent une compétition européenne avec une centaine d'athlètes féminines : une première saluée par la presse. Sept ans plus tard, les femmes entrent sur la piste aux Jeux d'Amsterdam.

Isadora Duncan, pionnière de la danse moderne, revendique la libre expression du corps féminin. Elle s'installe sur la Côte d'Azur en 1925, deux ans avant sa mort tragique à Nice, et ouvre un studio pour enseigner la danse. Marquée par la mort de ses deux enfants, elle conduit ses protégées sur le chemin de la connaissance de l'art et de soi.

Enfin, Colette et Coco Chanel incarnent deux formes d'audace : l'une libère la parole des femmes, l'autre leurs mouvements. Les chemins vers l'émancipation sont multiples, aucun n'est simple.