Sexisme dans le sport : Marie Portolano dénonce le recul de la parité
Sexisme dans le sport : le cri d'alarme de Marie Portolano

« Nous sommes en juin 2026, tout a changé, rien n’a changé. » Cette phrase qui clôt la tribune que Marie Portolano a publiée dans Libération le 8 juin résume à elle seule l’amertume qui l’a poussée à écrire. Le chiffre est là, têtu : seulement 10 femmes sur 150 journalistes envoyés couvrir la Coupe du monde de football qui s’ouvre ce jeudi aux États-Unis. « Seulement 6 % de femmes ? Inconcevable », déplore la journaliste, coréalisatrice du documentaire sur le sexisme dans les rédactions sportives sorti en 2021 et intitulé Je ne suis pas une salope, je suis journaliste. « Et en presse écrite, c’est encore plus risible. 2 femmes sur 80 hommes. 2 % », s’indigne-t-elle encore. Et lorsqu’il s’agit de presse spécialisée, c’est pire encore : « Nous, les femmes, n’existons tout simplement pas. » Marie Portolano a quitté le sport il y a cinq ans, mais ce chiffre, elle ne pouvait pas le laisser passer. Elle en explique les raisons à 20 Minutes.

D’où vient ce chiffre qui vous a poussée à écrire cette tribune ?

Il vient du travail remarquable de l’Association des femmes journalistes de sport, qu’il est important de citer, car ce sont elles qui font les statistiques et le travail de fond depuis maintenant cinq ans sur la représentation des femmes dans les médias de sport. Elles recensent chaque année le nombre de femmes dans les rédactions sportives et mettent en contact des journalistes, des pigistes pour que les femmes soient mieux représentées dans le milieu du sport. Elles ont cherché à savoir combien de femmes avaient été envoyées couvrir la Coupe du monde, ont publié un communiqué, et le chiffre est sans appel : environ 10 femmes pour 150 journalistes accrédités, soit 6 % de représentation féminine. C’est une estimation – ça peut être 11 sur 151, 12 sur 152 – mais l’ordre de grandeur reste le même. Et c’est encore plus criant dans la presse écrite spécialisée : L’Équipe, par exemple, n’a envoyé aucune femme. Ce sont essentiellement des médias généralistes comme l’AFP ou Libération qui ont envoyé des femmes. Quand il s’agit de la presse spécialisée, les femmes disparaissent.

Vous-même avez couvert de grands événements sportifs. Avez-vous constaté sur le terrain cette invisibilisation des journalistes féminines ?

Quand je suis arrivée dans le milieu en 2010, il n’y avait quasiment aucune femme. Deux, peut-être trois noms : Nathalie Iannetta, Estelle Denis, et Marianne Mako, qui avaient essuyé, seules, tous les plâtres de cette condition minoritaire. À partir de 2010, j’ai senti une volonté de féminiser les antennes et les rédactions – une bonne volonté réelle, mais limitée. Parce que s’il fallait féminiser, il ne fallait surtout pas trop donner de place aux femmes. Ça dérangeait. J’ai d’ailleurs réalisé un documentaire en 2021 sur le sexisme dans les rédactions sportives, après quoi j’ai quitté le sport pour passer à d’autres sujets. Mais quand j’ai vu ce chiffre, je n’ai pas pu rester silencieuse. Clairement, les femmes dérangent.

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Cette Coupe du monde 2026 semble d’ailleurs mal partie, au-delà de la question de la représentation des femmes…

Absolument. Avant même le coup d’envoi, un arbitre saoudien retenu pendant sept ou huit heures à l’aéroport, parce que Donald Trump a déclaré qu’il ne voulait pas recevoir « les déchets du monde » sur le territoire américain. L’équipe du Sénégal a été fouillée comme s’il s’agissait de terroristes. J’ai vraiment la sensation que cette Coupe du monde représente la fin du progressisme. On se met au diapason de Trump, et ça vaut aussi pour les femmes dans le sport : on s’en fout.

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Les commentaires sous votre tribune sont d’ailleurs édifiants…

Oui. Si vous lisez les commentaires sous le post Instagram de Libération, on se croirait en 1960. « Ça suffit avec les femmes. » « De toute façon, ce n’est pas pour vous. » Je n’avais pas vu ça depuis longtemps. En 2021, quand je sortais mon documentaire, les gens reconnaissaient globalement le problème. Là, c’est un recul flagrant, qui va de pair avec la montée du masculinisme sur les réseaux sociaux. Je pense que les rédactions sportives acceptaient ces avancées parce que c’était l’époque #MeToo et qu’il fallait bien le faire. Mais dès qu’elles ont repris la main, notre présence est redevenue gênante.

On vous oppose que « les femmes ne veulent pas laisser leur foyer sur une si longue période » ou qu’elles « ne postulent pas assez suffisamment sur le football » ?

Avant de publier ma tribune, je me suis dit : et si des journalistes m’écrivaient pour me dire « Ma rédaction me l’a proposé, j’ai refusé » ? Ça n’a pas été le cas. Au contraire, j’ai reçu au moins une dizaine de messages de journalistes sportives qui m’ont dit qu’elles avaient candidaté sans être retenues, ou que leur statut précaire de pigiste les empêchait même de postuler. Les femmes avaient envie d’y aller. L’argument du foyer, celui de la disponibilité – je ne peux pas l’entendre. La Coupe du monde de football, c’est l’événement le plus prestigieux pour un journaliste sportif, avec les JO. Même moi qui ai quitté ce milieu, j’aimerais y aller. On ne peut pas sérieusement prétendre que les femmes n’en voulaient pas. Elles ne sont juste pas mises sur les événements les plus importants.

On observe le même phénomène dans d’autres secteurs, comme la parité au cinéma : une fenêtre de visibilité accordée aux femmes, puis un retour en arrière…

C’est le même mécanisme à l’œuvre partout. On a fait un effort visible pendant deux ou trois ans – on a nommé des femmes, on leur a donné des prix, on les a mises à l’antenne – et dès que c’était fait, comme si la dette était soldée, on est revenu aux habitudes. Au cinéma, par exemple, Julia Ducournau a obtenu la Palme d’or, Justine Triet également. Et aussitôt, le message implicite est : « Regardez, vous êtes représentées. Maintenant, c’est bon ! » C’est pareil dans le sport. Il y a eu une période où les femmes étaient visibles, choisies pour présenter des émissions. Et dès qu’on a relâché l’attention, tout s’est refermé. C’est d’ailleurs ce que disent certaines féministes : sans vigilance constante, le recul est inévitable.

Qu’attendez-vous concrètement de cette tribune ?

Honnêtement, je l’ai écrite comme un cri d’énervement. Ce que j’aimerais, c’est simplement que les gens reconnaissent la réalité : oui, il n’y a pas de femmes, et ce n’est pas normal. Ce n’est pas ce qui se passe. Au lieu de ça, on me rétorque « Et les hommes dans la presse féminine, il y en a ? » – comme si l’inégalité dans un secteur justifiait l’inégalité dans l’autre. Mais si des hommes postulaient dans un média féminin, je ne pense pas qu’on leur dirait non. Et puis, les chiffres sont là, je ne les invente pas. 10 sur 150, c’est hallucinant ! On est en 2026. Pour ce grand événement mondial, on aurait dû voir des signes de progression. On observe exactement l’inverse. C’est une régression.