Jeux TV : pourquoi si peu de championnes ?
Jeux TV : pourquoi si peu de championnes ?

Dans les jeux télévisés à forte longévité comme « Les 12 Coups de midi » sur TF1 ou « Tout le monde veut prendre sa place » sur France 2, le succès s’écrit souvent au masculin. S’il n’existe aucune statistique officielle globale, on observe que seules deux femmes figurent dans le top 10 du classement historique des champions du jeu de Jean-Luc Reichmann, et sept dans le top 40, soit environ 20 % de femmes contre 80 % d’hommes.

Un déséquilibre lié à la combativité et aux normes de genre

Céline, la plus grande championne des « 12 Coups de midi » (125 participations entre mars et juillet 2023, cagnotte totale de 489 495 €, huitième au classement des plus grands gagnants), évoque une remarque de Jean-Luc Reichmann : « Quand vous arrivez sur le plateau, vous mettez tous vos problèmes personnels de côté. » Pour elle, beaucoup de femmes ont encore en tête « Est-ce que mon enfant sera bien nourri [le temps du tournage] ? ». Elle ajoute : « Participer à un jeu télé, cela demande plus de combativité. Mais on ne l’apprend pas assez aux filles. »

Anne-Laure de Place, psychologue sociale, explique que dès l’enfance, « les filles et les garçons sont exposés à des attentes différentes concernant les activités dans lesquelles ils sont supposés réussir et les comportements qui sont valorisés ». Ces attentes « peuvent progressivement influencer les perceptions de compétence, mais aussi la valeur attribuée à certaines activités ». Une fille peut donc se sentir compétente, mais considérer la compétition comme « moins attirante, moins conforme à ses aspirations ou plus coûteuse socialement ».

Le « phénomène de backlash » et la « menace du stéréotype »

Ces « normes de genre », transmises par les parents, les enseignants, les pairs et les représentations médiatiques, traversent la vie et « peuvent influencer la manière dont les femmes osent prendre la parole, affirmer leurs réponses ou défier un autre concurrent ». Céline confie : « Au fil des émissions, je me suis fait violence, car il faut oser dire des bêtises. »

Anne-Laure de Place évoque aussi le « phénomène de backlash envers les femmes », où celles qui affichent leur assurance, leur ambition ou leur esprit de compétition « peuvent être jugées plus sévèrement que les hommes adoptant les mêmes comportements ». Elle se souvient : « Un jour, j’avais donné une réponse débile sur un footballeur. Ma nièce m’avait rapporté des vidéos TikTok, en me disant : ''Oh, ils se moquent de toi''… »

La psychologue parle également de « menace du stéréotype », lorsqu’une personne craint de confirmer un stéréotype négatif associé à son groupe, ce qui peut perturber sa performance. Une femme qui craint de confirmer que « les femmes ne connaissent rien au sport » pourrait hésiter à répondre sur le dernier Ballon d’or, par peur que son erreur soit interprétée comme une confirmation du stéréotype.

La mécanique du jeu et le rôle des castings

Pour Céline, ce ne sont pas forcément les plus brillants qui décrochent les étoiles aux « 12 Coups de midi ». « Il faut des connaissances, car la chance s’épuise vite. Je suis persuadée qu’il y avait des personnes brillantes qui n’ont pas brillé autant qu’elles le devaient, car la durée même du jeu est difficile à gérer. »

Anne-Laure de Place soulève la question des castings : « Si les candidats doivent se montrer assurés et se mettre en valeur pour être sélectionnés, ces critères favorisent certains comportements, traditionnellement encouragés chez les hommes. Il ne s’agirait pas nécessairement d’une discrimination intentionnelle, mais d’une reproduction de normes implicites. »

Céline indique ne pas avoir été marquée par une différence entre le nombre d’hommes et de femmes lors de sa présélection. La production de l’émission, contactée par 20 Minutes, répond : « Tous les candidats ont les mêmes chances et répondent aux mêmes règles du jeu. Certains "Maîtres de midi" restent longtemps, ce qui laisse moins de place à de nouveaux candidats […]. C’est le parcours de chacun qui détermine la suite de l’aventure. »

Selon Anne-Laure de Place, les jeux télévisés « pourraient contribuer à modifier les représentations en montrant des femmes occupant durablement la position de championne ».