Orthographe des jeunes : les profs nuancent le discours alarmiste du gouvernement
Orthographe : les profs nuancent le discours gouvernemental

À l'instar du niveau des Français en mathématiques, la question revient chaque année : les jeunes sont-ils mauvais en orthographe ? À en croire les commentaires sous les publications Instagram ou TikTok, le Bescherelle semble être devenu une antiquité pour la génération Z. Face à ce constat, le gouvernement a décidé de durcir le ton : l'orthographe comptera davantage dans les notes du brevet et du bac. Mais sur le terrain, le constat des professeurs est bien plus nuancé que le discours politique.

Une « chute libre » remise en question

Pour beaucoup d'enseignants, l'idée d'une « chute libre » est un raccourci trop facile. « Je trouve que ce n'est pas nouveau comme problème. Pour moi, ce n'est pas en chute libre, parce que cela voudrait dire que les enfants seraient plus idiots, alors que je les trouve plus fins et plus actifs. C'est arriéré de penser que c'était mieux avant », tranche Aurore Matuchet, professeure de français dans un collège privé de la banlieue toulousaine, interrogée par 20 Minutes.

Même son de cloche chez Agnès Armengaud, enseignante dans le public avec trente ans de carrière : « Parler de chute libre est alarmiste. Il y a toujours eu des élèves en difficulté. Ce que je constate surtout, c'est que ce n'est pas du tout corrélé au potentiel intellectuel de l'élève. »

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Des écrans plutôt que des livres

Pourtant, le manque de bases est une réalité palpable dès l'école primaire. Florence de La Giclais, maîtresse de CM1 dans le privé à Toulouse, le voit quotidiennement : « Il y a beaucoup de bases qu'on doit reprendre alors qu'elles sont enseignées plusieurs fois : les accords avec les adjectifs, les marques du pluriel... » Pour elle, le constat est sans appel : une dégradation existe, portée par une baisse du vocabulaire et, surtout, une désertion des livres.

Le coupable est souvent tout trouvé : l'écran. Smartphone, tablette, console... Le temps de lecture s'est réduit tout comme l'attention. « Ceux qui lisent beaucoup sont meilleurs, cela se voit rapidement », résume Florence de La Giclais. Un lien de cause à effet partagé par ses collègues du secondaire. « Les écrans favorisent l'image au détriment de l'orthographe et plus généralement de la concentration », souligne Aurore Matuchet.

Une question d'âge aussi

Mais au-delà de la simple lecture, c'est aussi une question d'âge. Florence de La Giclais évoque des formations pointant que la structure mentale des enfants n'est parfois pas assez construite avant la fin du collège pour assimiler toutes les subtilités de la langue de Molière, bien difficiles aussi pour les adultes. « La crise d'adolescence, ce n'est pas non plus le meilleur moment pour l'orthographe ! », sourit Agnès Armengaud, qui note tout de même un vrai progrès en fin de classe de troisième.

Orthographe : milieu social et manque de temps

Si le niveau semble fragile, les enseignants pointent aussi le manque de temps. « On nous demande en quatre heures de faire de la littérature, de la grammaire, de la conjugaison, de l'orthographe... », déplore Aurore Matuchet. Dans cette course contre la montre, l'orthographe passe parfois au second plan derrière l'apprentissage de la pensée critique ou l'analyse de textes.

Surtout, le fossé social reste le premier facteur d'inégalité. L'aisance avec les mots dépend énormément du milieu socio-économique et de l'investissement des parents. Et dans un monde où l'intelligence artificielle peut corriger un texte en un clic, certains élèves perdent le sens de l'effort. « Certains se disent : à quoi bon, ChatGPT va l'écrire ? », regrette Aurore Matuchet. Pour elle, le vrai nivellement par le bas se situe d'ailleurs là : dans la finesse de l'analyse et du débat, pas forcément dans un « s » en trop au singulier.

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Attention à la « discrimination » par la faute

Face à la volonté ministérielle de durcir les notations, la prudence reste de mise chez les professionnels. Actuellement, l'orthographe représente environ 10 % de la note au brevet. Rehausser ce curseur pourrait, selon Agnès Armengaud, devenir injuste : « Ce qui me semble problématique, c'est qu'on en fasse un facteur de discrimination et d'élimination pour de futures études. Il y a des élèves qui n'osent plus écrire parce qu'ils savent qu'ils vont faire trop de fautes. » Sans oublier l'essor des diagnostics de troubles « dys » (dyslexie, dysorthographie), de plus en plus nombreux dans les classes. Pour ces élèves, l'orthographe est un combat neurologique, pas un manque de volonté.

Finalement, si les professeurs accueillent l'idée de remettre l'accent sur la langue, ils refusent de faire de la dictée le centre de l'éducation. « Le français, ce n'est pas que l'orthographe », rappelle Agnès Armengaud. « L'important, c'est de bien choisir ses mots et de construire sa pensée. Si l'orthographe suit, c'est le bonheur », conclut Aurore Matuchet.