Collège de France annule un colloque sur l'enfant face aux idéologies, débat scientifique étouffé
Colloque sur l'enfant annulé, débat scientifique menacé

Le Collège de France annule un colloque sur l'enfant face aux idéologies, un débat scientifique étouffé

Le 13 avril, le Collège de France a pris la décision d'annuler la location de ses locaux pour accueillir le colloque intitulé « L’enfant, cible des idéologies », initialement prévu le 22 juin. Cette annulation fait suite à des réserves concernant deux interventions spécifiques du programme, consacrées aux mineurs souffrant de dysphorie de genre et aux témoignages de jeunes détransitionneurs. L'institution a jugé ces contributions incompatibles avec son « principe de neutralité », déclenchant une polémique sur la liberté académique et le débat scientifique.

Un retrait de parrainage et des accusations de transphobie

Quelques jours avant cette annulation, la Haute-Commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, avait déjà retiré son parrainage officiel. Elle a invoqué des réserves sur « l’identité de la structure organisatrice », à savoir l’Observatoire La Petite Sirène. Cette organisation, fondée par la pédopsychiatre Caroline Eliacheff et la professeure en psychopathologie Céline Masson, est régulièrement accusée de « transphobie » pour ses positions prônant une plus grande prudence dans la prise en charge médicale des adolescents transgenres. Malgré ces obstacles, le colloque se tiendra finalement dans un lieu de substitution, préservant ainsi l'opportunité d'échanges.

L'analyse d'une experte : Sylvie Tordjman dénonce l'éviction du débat

Sylvie Tordjman, professeure en pédopsychiatrie et chercheuse reconnue dans le domaine de la santé mentale de l’enfant et de l’adolescent, devait intervenir lors de cet événement. Elle devait aborder les représentations sociales et leurs effets sur les jeunes. Pour elle, cette annulation symbolise un mal plus profond : l'éviction progressive du débat scientifique contradictoire au profit d'une pensée dominante, imperméable à la recherche empirique. Dans un entretien exclusif, elle expose les dangers de cette dynamique.

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Les représentations sociales : un danger pour les enfants à haut potentiel

Le Point : Pourquoi deviez-vous participer à ce colloque ?

Sylvie Tordjman : J'allais intervenir, avec le sociologue Alain Ehrenberg, sur les représentations sociales auxquelles sont soumis les enfants. Mon travail se concentre notamment sur les représentations concernant les enfants à haut potentiel intellectuel. Ces portraits-robots, qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux, dépeignent l'enfant surdoué comme hypersensible sur le plan émotionnel, intolérant à l'injustice, doté d'un humour particulier. Or, nos recherches sur plus de 350 enfants démontrent que ces stéréotypes ne correspondent pas à la réalité clinique.

Qu’est-ce que vos recherches montrent exactement ?

Des résultats parfois inverses aux attentes populaires. Prenons l'hypersensibilité émotionnelle, souvent présentée comme caractéristique de l'enfant à haut potentiel : non seulement ce n'est pas ce qui distingue ces enfants, mais c'est davantage une caractéristique des enfants qui ne sont pas à haut potentiel, lorsqu'ils sont en difficulté et débordés par leurs émotions. Les enfants à haut potentiel intellectuel tendent au contraire à mettre leurs émotions à distance grâce à leurs capacités de rationalisation. Ce qui les différencie significativement dans la recherche, ce sont trois variables cognitives :

  • Un développement précoce et soutenu du langage verbal.
  • Une capacité de lecture apparaissant spontanément plus tôt.
  • D'excellentes capacités attentionnelles, y compris chez ceux qui semblent avoir l'esprit ailleurs.

Les conséquences dangereuses des fausses représentations

Pourquoi ces fausses représentations sont-elles dangereuses ?

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Parce qu'elles ont des conséquences concrètes et néfastes. Un enfant réellement à haut potentiel qui n'est pas hypersensible, qui ne se révolte pas contre l'injustice, qui ne correspond pas au portrait-robot, passera inaperçu, alors qu'il peut être en grande difficulté scolaire ou psychologique. À l'inverse, les fausses représentations chez des parents qui identifient ces traits chez leur enfant, convaincus qu'il est surdoué, peuvent causer des dégâts réels lorsqu'ils apprennent qu'il ne l'est pas : troubles de l'identité, pression excessive, etc. Les réseaux sociaux amplifient considérablement ce phénomène en créant des effets de croyance très difficiles à déconstruire, même face aux résultats de la recherche.

Un parallèle avec le colloque annulé

Quel rapport avec ce colloque ?

C'est exactement la même dynamique qui est à l'œuvre sur d'autres sujets touchant à l'enfance. Des représentations se construisent, se figent, s'amplifient, et finissent par résister à toute remise en question scientifique. Le titre du colloque - L’enfant, cible des idéologies - posait précisément cette question : comment, dans une volonté sincère de protéger les enfants et de leur donner la parole, peut-on parfois leur nuire ? La seule façon d'avancer, c'est le débat contradictoire étayé notamment par des études empiriques. C'est la méthode scientifique la plus élémentaire. Le mal-être des enfants et adolescents s'exprime dans un contexte sociétal où certaines représentations sont véhiculées, et leurs symptômes vont être influencés par ces représentations. Il est essentiel de passer de représentations sociales uniques et figées à des représentations plurielles susceptibles d'évoluer en prenant en considération les résultats des études scientifiques pour alimenter le débat.

Un programme jugé rigoureux, malgré les controverses

Le programme vous a-t-il semblé militant ou partisan ?

Non. Il réunissait une dizaine d'interventions - des philosophes, des historiens, des psychiatres, des sociologues - qui s'inscrivaient toutes dans cette thématique. Deux d'entre elles portaient sur la dysphorie de genre chez les mineurs et les détransitionneurs, ce qui a visiblement posé problème. Mais réduire l'ensemble du colloque à ces deux interventions, c'est une façon d'occulter le débat, là où ce débat est vital pour l'évolution d'une société et les enfants qui y grandissent. L'argumentaire général me semblait au contraire rigoureux et nécessaire.

Des pressions subtiles et une neutralité contestée

Avez-vous subi des pressions ?

Des collègues m'ont demandé pourquoi j'allais à ce colloque, comme s'il fallait que je me justifie. Ce n'étaient pas des pressions à proprement parler, mais c'est déjà significatif. Il m'a fallu expliquer le sens de ma démarche scientifique, alors que c'est précisément ce qui devrait aller de soi.

Que pensez-vous de la décision du Collège de France, qui invoque un principe de neutralité ?

La neutralité absolue n'existe pas. Et en l'occurrence, elle ne semble avoir joué que dans un sens. Le Collège de France s'est retrouvé pris dans des représentations figées, cherchant à se protéger de potentielles critiques. Ce faisant, il contribue exactement au phénomène qu'il prétend éviter : l'absence de débat. Or c'est précisément le débat contradictoire, appuyé sur des recherches empiriques, qui permet à la science d'avancer, et qui permet aux praticiens de mieux aider les jeunes qu'ils accompagnent.

Une inquiétude profonde pour l'avenir du débat scientifique

Ce type de blocage vous inquiète-t-il ?

Oui, profondément. Et ce qui m'inquiète le plus, c'est que le problème n'est pas réductible à quelques individus. Ce serait plus simple. C'est beaucoup plus diffus : des représentations sociales largement répandues, amplifiées par les réseaux sociaux, qui créent une pensée dominante dont il devient très difficile de s'extraire sans être immédiatement disqualifié ou taxé de réactionnaire. Ce climat est délétère, y compris pour les jeunes que nous cherchons à aider. Tant qu'on ne peut pas poser sereinement la question de ce qui fonctionne vraiment, on ne les sert pas au mieux.

Une participation maintenue, par conviction

Maintenez-vous votre participation au colloque ?

Absolument. Y renoncer serait céder à quelque chose de profondément contraire à mes convictions professionnelles, personnelles et démocratiques. Ces jeunes ont besoin que le débat reste ouvert, que les représentations évoluent, que des solutions diverses puissent être envisagées. On ne peut avancer qu'en sortant des représentations uniques et figées. C'est valable en démocratie comme en clinique.