À Paris, la contestation gronde contre les nouveaux parcours de manifestation imposés par la préfecture de police. Depuis la mobilisation du 17 octobre, seules les manifestations syndicales sont autorisées, sur des circuits « alternatifs » hors des centres-villes, une mesure présentée comme une protection pour les commerçants victimes de pillages. Les syndicats et les manifestants dénoncent une volonté d'« invisibiliser » le mouvement.
Des parcours imposés en périphérie
La semaine dernière, la préfecture avait accepté un tracé Bastille-Nation, avant d'imposer la veille un parcours Porte d'Italie-Porte de Vincennes, validé le jour même par le tribunal administratif. Pour samedi, l'intersyndicale d'Île-de-France a déposé un parcours Bastille-Nation, mais la préfecture a répondu Porte de Bagnolet-Porte de Charenton. Sur les réseaux sociaux, l'organisation étudiante Interfac IDF appelle à manifester au départ de la place de la Bastille « sans négociations avec la préfecture ».
Nina, 27 ans, graphiste, manifestera samedi mais n'est pas satisfaite du parcours. « C'est quoi la suite, nous emmener au bois de Boulogne pour être vraiment invisibles ? », s'interroge-t-elle.
Un symbole, un droit, un rituel
Pour Benjamin Ball, co-porte-parole de la coordination des « gilets jaunes », la défense d'Emmanuel Macron est une excuse. « Il prend le prétexte de la détresse commerçante pour instaurer un régime autoritaire : certaines organisations ou certaines personnes seraient moins légitimes à manifester. Ça fait des siècles que les manifs passent devant des magasins », dénonce-t-il.
Selon lui, manifester en dehors des centres-villes change trois choses : le symbole, car on s'adresse aux lieux de pouvoir ; le droit, car « ce n'est pas au gouvernement de décider des manifestations » ; et le rituel. « Une manifestation sert à mimer que le peuple peut faire tomber le pouvoir. À la place, c'est une humiliation », souligne-t-il.
Un terrain juridique miné
Rodrigo, professeur des écoles qui veut manifester, ne voit pas l'intérêt de défiler « sous les fenêtres du Français moyen ». Lui veut « déranger les personnes qui ont le pouvoir de décision ». La question logistique se pose aussi : à Bagnolet, « à part le tram, qui sera coupé, il n'y a rien », regrette Karl Ghazi, co-secrétaire général de la CGT Paris.
Karl Ghazi dénonce un dispositif « organisé pour empêcher la contestation devant un tribunal » : parcours annoncés tardivement, arrêtés pris trop tard pour être attaqués. Selon lui, la préfecture de police a procédé par élimination pour samedi. Dans un communiqué diffusé jeudi, l'intersyndicale d'Île-de-France (CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, Union étudiante et FAGE) dénonce des « manœuvres dangereuses » d'une préfecture qui « entrave le droit de manifester, pourtant constitutionnel ». Les syndicats ont saisi le tribunal pour enjoindre à la préfecture de prendre au plus vite son arrêté d'interdiction, afin de pouvoir l'attaquer.
La désobéissance en question
Faut-il alors désobéir ? « On pourrait prendre cette consigne au mot et aller manifester sur le périph », ironise Benjamin Ball, qui n'appelle pas à la désobéissance civile « pour l'instant ». Une autre membre de la coordination, restée anonyme, partage cette colère. « C'est inadmissible, c'est une volonté d'invisibiliser le mouvement », dénonce-t-elle, reprochant au gouvernement et à la préfecture de préférer « interdire plutôt que de sécuriser les cortèges ». Pour elle, l'enjeu dépasse samedi : « Quand on perd un droit, on ne le récupère jamais. » Elle confirme qu'il n'y a pas d'appel à la désobéissance, mais « ça pourrait évoluer, ça s'envisage, mais il y a un risque juridique, surtout avec la loi casseurs ».
Karl Ghazi refuse d'« envoyer les gens au casse-pipe ». La CGT se veut protectrice des jeunes, très présents avec la dynamique du mouvement lycéen. La désobéissance reste « un pas difficile à franchir, et on n'a pas encore épuisé toutes les voies de recours ». Cette stratégie pourrait cependant mettre de l'huile sur le feu. « À force de donner des parcours absurdes, les gens vont manifester en dehors », met en garde Benjamin Ball. Rodrigo, lui, a déjà son plan : « bifurquer pour rejoindre des rassemblements dans le centre de Paris, tant que ça ne ''fighte'' pas trop ». Sollicités, ni le ministère de l'Intérieur, ni la préfecture de police n'ont répondu aux questions.