Claudine Monteil, signataire du « Manifeste des 343 » et proche de Simone de Beauvoir, appelle à la panthéonisation d’Yvette Roudy, première ministre des Droits de la femme, décédée le 18 août 2026. Dans une tribune publiée le 20 août 2026, elle souligne le rôle pionnier et le courage de cette femme politique, seule élue à avoir signé le manifeste en 1971.
Une signature historique et risquée
En 1971, alors que le « Manifeste des 343 » est préparé avec Cathy Bernheim, Gisèle Halimi, Liliane Kandel, Maryse Lapergue, Nicole Muchnik du « Nouvel Observateur », Christiane Rochefort, Delphine Seyrig, Monique Wittig, Anne Zelensky et d’autres, Simone de Beauvoir invite ses amies à déclarer leurs avortements clandestins, alors considérés comme des actes criminels. Parmi elles, Colette Audry contacte Yvette Roudy.
Yvette Roudy s’était engagée très jeune pour les droits des femmes. Elle avait traduit « la Femme mystifiée » de Betty Friedan et créé en 1965 « la Femme du XXe siècle », journal du Mouvement démocratique féminin (MDF), six ans avant la publication du manifeste le 5 avril 1971. Selon Claudine Monteil, signer ce manifeste en 1971 pouvait avoir de sérieuses conséquences. Sur les 343 signataires, Yvette Roudy fut la seule femme politique. Les autres signataires, réunies chez Simone de Beauvoir pendant près de cinq ans, étaient alors considérées par les partis politiques comme des parias. « Tous les partis politiques fonctionnaient sur un mode machiste », écrit Monteil. Les quelques femmes députées et sénatrices de l’époque évitaient les signataires, craignant de mettre en péril leur mandat.
Les réformes majeures de la ministre
Yvette Roudy rejoint le Parti socialiste (PS) en 1971. En 1977, elle est nommée secrétaire nationale à l’action féminine. En 1979, elle crée et préside la commission des Droits de la femme du PS et devient députée européenne (1979-1981). Le 21 mai 1981, elle est nommée première femme ministre déléguée aux Droits de la femme sous la présidence de François Mitterrand.
Dès son arrivée au gouvernement, elle agit avec fermeté. En 1982, elle fait officiellement reconnaître le 8 mars comme « Journée internationale des Luttes des femmes », lance une campagne pour l’accès à la contraception et instaure le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. La loi relative à la couverture des frais de l’interruption volontaire de grossesse est publiée le 31 décembre 1982. Cette mesure clé a permis de rendre l’accès à l’IVG effectif pour toutes les femmes, supprimant les barrières sociales et financières. Le 13 juillet 1983 est promulguée la loi dite « loi Roudy » sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, visant à lutter contre les discriminations dans l’accès à l’emploi et à faire respecter l’égalité de rémunération à travail identique. En 1984, elle met en place la « commission sur la féminisation des noms de métier, grade et fonction », présidée par Benoîte Groult, qui suscite des oppositions masculines. Aujourd’hui, de nombreuses féminisations de mots de la langue française sont entrées dans le langage courant ou officiel grâce à cette initiative.
L’amitié avec Simone de Beauvoir et la promotion ministérielle
Yvette Roudy s’entretient régulièrement avec Simone de Beauvoir. En 1985, elle soutient les initiatives de la Ligue du Droit des Femmes (LDF), fondée par la philosophe. Son ministère appuie un grand colloque sur le harcèlement et le chantage sexuel au travail. Comme le rappelle l’ancienne ministre des Droits des femmes et sénatrice Laurence Rossignol, pour Yvette Roudy comme pour Simone de Beauvoir, « la laïcité était la meilleure amie de l’émancipation des femmes ».
En 1985, alors que beaucoup considèrent qu’Yvette Roudy va trop loin dans les réformes, Simone de Beauvoir obtient un rendez-vous avec François Mitterrand et insiste pour qu’elle dispose d’un ministère de plein exercice. François Mitterrand adopte son attitude du « Sphinx » et ne réagit pas, selon le récit de Beauvoir à Monteil. Quelques jours plus tard, le 21 mai 1985, Yvette Roudy est promue ministre des Droits des femmes. Yvette Roudy confiera à Monteil que l’action de la philosophe avait été très utile, voire déterminante.
Un appel à la panthéonisation
Yvette Roudy quitte ses fonctions gouvernementales le 20 mars 1986 pour exercer d’autres responsabilités politiques, notamment celles de députée et de maire de Lisieux. Trois semaines plus tard, le 14 avril 1986, Simone de Beauvoir disparaît. En août 2026, quelques jours avant les obsèques d’Yvette Roudy, Claudine Monteil exprime l’urgence de voir reconnaître deux femmes exceptionnelles : Gisèle Halimi et Yvette Roudy. « Ces deux femmes ont marqué le XXe siècle et contribué à améliorer radicalement la condition des femmes de notre pays », écrit-elle. Au Panthéon, 78 hommes sont honorés, contre 5 femmes seulement pour leurs propres parcours (et 2 épouses), soit plus de 90 % d’hommes et moins de 10 % de femmes. Aucune femme signataire du « Manifeste des 343 » n’y repose, excepté Simone Veil. Claudine Monteil interroge : le président de la République pourrait-il considérer que Gisèle Halimi et Yvette Roudy puissent reposer au Panthéon avant la fin de son mandat, soit avant mai 2027 ? Ce serait une belle conclusion de son action en faveur des droits des femmes, après l’inscription dans la Constitution, le 8 mars 2024, de la liberté garantie à l’interruption volontaire de grossesse.



