Depuis quelques années, les cercles libéraux se multiplient : clubs, dîners, revues, think tanks. La famille libérale se réveille, et l'on pourrait s'en réjouir. Mais cette vitalité, encore très parisienne, a son revers. Dans cette floraison, tout ne relève pas du libéralisme. Certains de ces lieux portent un profil nouveau : ils se disent libéraux, mais leur discours, dès que l'on gratte, ramène à l'immigration, au contrôle et à la fermeture. Quelque chose ne va pas.
Rappelons l'évidence : le libéralisme tient l'individu, et non le groupe, pour l'unité de valeur et le seul porteur de droits. Il en découle une nécessité logique : assigner un être humain par sa naissance, son origine ou son appartenance est étranger au libéralisme par construction. Le racisme est la négation du libéralisme.
Une famille diverse mais un socle commun
La famille libérale est diverse, et c'est sa force. Anarcho-libéraux, libertariens, ordo-libéraux, libéraux classiques et conservateurs s'y côtoient et s'y disputent beaucoup. Ils s'accordent pourtant sur l'essentiel : la primauté de la personne, les limites de l'État, la méfiance envers la coercition collective. « Un conservateur, attaché aux institutions et à la tempérance, est pleinement libéral et nous est précieux, à tous », écrivent les auteurs de la tribune.
L'extrême droite, elle, n'a rien de libéral, et elle le sait. Alors elle ruse en empruntant le vocabulaire libéral, parce que le sien n'ouvre pas les portes qu'elle convoite. Elle s'accroche à l'étiquette « libéral-conservateur » non pour les valeurs qu'elle recouvre, mais pour la respectabilité qu'elle transporte. Par cette OPA sémantique, la droite nationaliste prend le contrôle d'un actif réputationnel qu'elle n'a pas construit, et le dévoie. Passagers clandestins, ces faux libéraux montent à bord d'un mot qu'ils n'ont jamais aimé. Le faux libéral n'est pas un libéral déviant : c'est un identitaire costumé dans un habit de liberté.
Le double sens du mot « conservateur »
La manœuvre est précise, car le mot « conservateur » fait deux métiers. Il peut désigner un tempérament interne au libéralisme, mais aussi un conservatisme national identitaire qui lui est opposé. Tout le stratagème consiste à accoler « libéral » à « conservateur » pour attirer de nouvelles recrues. On les appâte par le premier sens pour les faire ressortir par le second. Un libéral sincère pourrait ne voir que trop tard le piège qui lui a été tendu.
Sur le fond, rien ne s'accorde. Sur l'humain : l'individu d'un côté, le groupe de l'autre. Sur l'État : limité et surveillé chez les libéraux, fort et distributeur chez les nationaux identitaires. Sur l'économie : marché ouvert et libre circulation d'un côté, fermeture et préférence nationale de l'autre. L'extrême droite n'est pas « un libéralisme un peu plus ferme sur les frontières » : c'est une doctrine inverse qui tente de voler le prestige du concept de liberté. Son réflexe la porte souvent plus au contrôle qu'à la liberté, y compris en matière économique : elle critique régulièrement les « riches », prône la fermeture au détriment de l’activité, et vote les taxes.
Un appel à la lucidité
Aux amis sincères qui se laissent prendre de bonne foi à ce trompe-l'œil, les signataires adressent un mot : lucidité. « Le piège est habile. Les laisser piller notre honorabilité en rejetant nos valeurs nous disqualifiera pour les dix prochaines années », préviennent-ils.
Reste l'objection sérieuse de l'immigration. Le faux libéral la pose à l'envers et promet de régler le problème du stock en arrêtant les flux. C'est une faute de raisonnement avant d'être une faute politique : couper l'entrée ne fait pas disparaître ceux qui sont déjà des nôtres.
Immigration : une politique libérale assumée
Le libéral, lui, sépare ce que l'obsession confond. Sur le mouvement d'immigration, il propose une politique assumée : l'entrée n'est ni un droit illimité ni un guichet fermé par principe, mais une décision souveraine calibrée sur un besoin documenté, économique et démographique. Nier ce besoin serait une faute : un pays qui vieillit et dont des secteurs entiers ne tournent pas sans main-d'œuvre étrangère ne se grandit pas à le taire.
Pour ceux qui sont déjà présents, de facto des nôtres, le libéral oppose une exigence que la gauche a abandonnée et que l'extrême droite a salie : l'assimilation républicaine. Non pas l'effacement, mais la promesse que la République juge ce que vous faites pour vous et pour le pays, non d'où vous venez, et vous rend responsable de votre avenir. La seule question qui vaille est de savoir comment la République défend ce qui n'est pas négociable, sans naïveté, tout en libérant l'individu.
Un scandale régalien
Il s'agit d'un investissement dans la souveraineté républicaine, et non d'une dépense sociale de plus. Le vrai scandale, selon les auteurs, est celui d'un État qui dépense sans compter là où il n'a pas à être, et reste défaillant sur ses fonctions régaliennes.
Le libéralisme n'est pas à emprunter. Aux vrais amoureux de la liberté de ne pas se laisser déposséder du mot.
Ont signé cette tribune : Antoine Mathot, Alexis Karklins-Marchay, Erwan Le Noan, Christophe Seltzer, Philippe Goetzmann, Kevin Brookes, Delphine Lancel et Adina Revol.



