« République des amis » : la gauche et ses réseaux
« République des amis » : la gauche et ses réseaux

Dans une tribune récente, le philosophe et essayiste Jean-Claude Michéa s'attaque à une nouvelle lubie de la gauche dite « totalisante » : la « République des amis ». Selon lui, cette conception politique, qui privilégie les relations personnelles et les réseaux d'affinités au détriment de l'universalisme républicain, marquerait une rupture profonde avec les principes fondateurs de la gauche émancipatrice. Cette dérive, analysée dans les colonnes du Point, interroge la capacité de la gauche à penser l'intérêt général face à la montée des particularismes.

Une gauche qui abandonne l'universel

Jean-Claude Michéa, auteur de « Notre privé est politique » et figure de la critique du libéralisme, voit dans la « République des amis » une trahison des idéaux des Lumières. Pour lui, la gauche historique, de Jaurès à Camus, s'est toujours appuyée sur une conception universelle de l'homme et de la citoyenneté. La nouvelle gauche, au contraire, céderait à une logique identitaire et communautariste, où les liens d'amitié et de proximité remplaceraient les solidarités de classe et les devoirs civiques.

Selon l'essayiste, cette évolution est le fruit d'une « droitisation des esprits » qui touche désormais les milieux progressistes. En privilégiant les réseaux d'interconnaissance, les cercles militants et les affinités électives, la gauche renoncerait à s'adresser au peuple dans son ensemble, préférant cultiver ses propres chapelles. Ce phénomène, analysé par Michéa, expliquerait en partie la défiance croissante des classes populaires envers une gauche perçue comme déconnectée de leurs réalités.

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Les réseaux contre la République

La « République des amis » ne serait pas qu'une simple question de sociologie militante. Pour Michéa, elle représente une menace directe pour l'idée républicaine elle-même. En substituant la logique du « copinage » à celle du mérite et de l'égalité, cette conception ouvrirait la voie à un clientélisme généralisé, où l'accès aux ressources publiques dépendrait de la qualité de ses relations plutôt que de ses droits.

Cette critique rejoint les travaux du sociologue Pierre Bourdieu sur la « reproduction sociale », mais Michéa va plus loin en y voyant une forme de « libéralisme de gauche » : les réseaux d'amitié deviendraient une monnaie d'échange dans les champs politique, culturel et économique. Une dérive qui, selon lui, porte en germe une « nouvelle aristocratie » auto-proclamée, convaincue de détenir la légitimité morale et intellectuelle pour parler au nom des autres.

Une gauche en perte de sens

L'auteur de « Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond » estime que cette dérive est en partie responsable de la crise de représentation que traverse la gauche. En abandonnant l'universalisme, elle perdrait sa raison d'être historique : l'émancipation des dominés. À la place, elle proposerait une « politique des amis » qui, pour reprendre les termes de Michéa, « réduit la politique à une affaire de goût et de fréquentations ».

Cette analyse fait écho aux débats récents sur le wokisme et la cancel culture, que Michéa avait déjà critiqués dans ses précédents essais. Pour lui, la « République des amis » est l'aboutissement logique de cette dérive : une gauche qui, faute de projet universaliste, se replie sur des micro-communautés d'élus, coupées du reste de la société. Une impasse politique, mais aussi morale, qui laisse le champ libre à la droite et à l'extrême droite pour incarner l'intérêt général.

Quelle issue pour la gauche ?

Jean-Claude Michéa n'en reste pas à la critique. Il propose de renouer avec une « gauche du peuple », fondée sur la solidarité de classe et la lutte contre les inégalités économiques, plutôt que sur des considérations identitaires ou relationnelles. Il appelle à un retour aux sources de la pensée socialiste, de Marx à George Orwell, en passant par les anarchistes comme Proudhon, qui ont toujours privilégié l'égalité réelle à la reconnaissance symbolique.

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Cette position, radicale, suscite le débat. Certains y voient une forme de nostalgie passéiste, d'autres un antidote nécessaire à la fragmentation du champ politique. Toujours est-il que la tribune de Michéa, publiée dans Le Point, a relancé la réflexion sur l'avenir de la gauche française, à quelques mois des échéances électorales. Selon lui, la gauche ne pourra reconquérir les classes populaires qu'en abandonnant ses réseaux d'amis pour renouer avec le peuple dans son ensemble. Une leçon que les partis de gauche, englués dans leurs querelles internes, tardent à entendre.