Eric Reinhardt alerte sur les menaces de l'extrême droite contre la culture
Reinhardt : l'extrême droite menace la culture

Le festival Oh les beaux jours !, qui fête ses dix ans, se déroulera du 26 au 31 mai à Marseille. Parmi les auteurs invités, le romancier Eric Reinhardt nous a fait parvenir ce texte sur la résistance face à la montée de l’extrême droite.

Un festival menacé par le contexte politique

Oh les Beaux jours ! est, avec les Correspondances de Manosque, mon festival littéraire préféré. C’est la troisième fois que j’y participe. Je l’aime en raison de la ville où il se tient, Marseille, que j’adore, où j’ai un peu vécu enfant, mais aussi de par la qualité du public chaque année plus nombreux, varié et curieux qui assiste aux lectures et rencontres. La programmation y est exigeante, élaborée par des personnes formidables. C’est le dixième anniversaire d’Oh les Beaux Jours ! et cet anniversaire sera célébré dans un contexte particulièrement délétère : celui de la montée de l’extrême droite, aux mains redoutées de laquelle Marseille a échappé de justesse au mois de mars, une extrême droite qui fait peser sur la culture, partout en France et sur le plan national, de réelles menaces et de vengeresses rétorsions — Oh les Beaux Jours ! eût été tout simplement en sursis si Benoît Payan ne l’avait pas emporté aux dernières municipales.

La détestation de la culture dans les médias

Pour m’informer depuis mon canapé des mouvements et des positions de l’ennemi, je regarde CNews régulièrement depuis 2020 et j’ai pu constater à de nombreuses reprises, avec effroi, bien avant l’affaire Grasset, le franc mépris, la détestation et surtout la violence des sentiments qu’inspire aux chroniqueurs de cette chaîne de télévision, ainsi qu’aux représentants du RN et d’une partie de la droite (Laurent Wauquiez, Christelle Morançais), le monde de la culture. Le mot « détestation » n’est pas trop fort. On y dit « ces gens-là » en parlant de celles et ceux qui aujourd’hui en France font l’art et la culture, en soulignant combien ils ou elles sont déconnecté·e·s de la réalité des Français, hors sol, pourri·e·s-gâté·e·s, il s’agirait d’un « entre-soi », d’une « caste » d’assisté·e·s perfusé·e·s par les subventions publiques, on y dit ouvertement que sans l’argent des contribuables « ces soi-disant artistes » n’auraient tout simplement pas d’existence — et que ce ne serait pas plus mal, parce que « ces gens-là » ne sont utiles qu’à eux-mêmes, etc.

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Des menaces concrètes sur les institutions culturelles

Depuis que le limogeage d’Olivier Nora à la tête de Grasset a donné lieu à un mouvement de protestation de grande ampleur (des auteurs de la maison et du milieu littéraire, puis au-delà avec le texte écrit par les cinéastes), ce discours s’est outrancièrement généralisé dans les médias Bolloré et jusque dans les pages de magazines comme « l’Express ». Ce que le limogeage d’Olivier Nora a montré, c’est qu’en effet, à l’extrême droite, ils sont capables de tout au nom de cette détestation : après avoir annihilé Fayard, rayer d’un trait de plume Grasset et son histoire ne leur inspire aucune hésitation. (En vérité, on osait croire, chez Grasset ou chez Stock, où j’ai publié mon dernier livre, que Bolloré n’irait jamais jusque-là, que Fayard lui suffirait, qu’il se comporterait comme un industriel soucieux de ne pas détériorer les outils qui lui appartiennent : pas du tout.)

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Ainsi, lorsque, dans les discours de l’extrême droite, le CNC et l’avance sur recettes sont incriminés (qu’un discours fallacieux accuse de dilapider l’argent du contribuable pour soutenir des films en chambre qui n’intéressent personne, alors qu’il faut savoir que le CNC se finance à partir d’un pourcentage prélevé sur la vente des tickets de cinéma), lorsque le service public est incriminé, lorsque France-Inter et France-Culture sont incriminés, lorsque le théâtre public est incriminé (comme étant élitiste, obscène, complaisant et incompréhensible, on entend cela à chaque festival d’Avignon), on se dit, à la lumière de ce qui vient de se passer chez Grasset, qu’ils tirent à balles réelles et qu’en effet le CNC pourrait disparaître, qu’en effet France-Inter et France-Culture pourraient disparaître, qu’en effet le festival d’Avignon ou le théâtre de l’Odéon tels qu’on les fréquente depuis des décennies pourraient disparaître, etc. C’est effrayant et vertigineux parce que chacune de ces disparitions, si elle advenait, serait irréversible : on perdrait à jamais le CNC, le festival d’Avignon, les théâtres publics, nos radios nationales, etc.

Un appel à la résistance et à la mobilisation

C’est pourquoi l’heure est grave, et périlleuse, pour celles et ceux pour qui la culture, l’art occupent une place centrale dans leur vie – je ne parle pas là seulement des artistes, mais de celles et ceux qui, de toutes générations et opinions, personnes bien moins « homogènes » que l’extrême droite (et une partie de la droite) voudrait nous le faire croire, emplissent les salles de théâtre et de cinéma, écoutent la radio, visitent des expositions, vont dans des festivals tels qu’Oh les Beaux Jours !. C’est pourquoi, plus que jamais, nous avons besoin de nous réunir, de faire face et de résister ensemble, de partager nos œuvres et nos pensées, nos espoirs et nos craintes. De nous écouter. De produire et de recevoir de la beauté. C’est ce que nous ferons à Marseille du 26 au 31 mai.

Né en 1965, Eric Reinhardt est un écrivain, dramaturge, éditeur de livres d’art et directeur artistique indépendant. Il est l’auteur de dix romans, dont « l’Amour et les forêts » (Gallimard, prix Renaudot des lycéens), porté à l’écran par Valérie Donzelli. En 2023, « Sarah, Suzanne et l’écrivain » (Gallimard) est dans la dernière sélection du prix Goncourt. En 2026, il publie « l’Imparfait », dans lequel il fait le récit de sa nuit à la Galleria Borghèse à Rome. Le dimanche 31 mai à 17 heures, il participera à une rencontre intitulée « l’Imparfait » avec Victoria Quesnel à La Criée, Théâtre national de Marseille, salle Ouranos. Toutes les informations sont à retrouver sur ohlesbeauxjours.fr.