Primaire Républicaine : Thomas Massie, le trublion anti-Trump, joue son avenir
Thomas Massie, le trublion anti-Trump, en danger

« Sacrebleu ! », lance en souriant le député républicain Thomas Massie, surpris de voir un journaliste français débarquer à l’un de ses meetings. « Qu’est-ce qui vous amène ici ? », demande-t-il en serrant la main. « Ici », c’est l’arrière-salle de PeeWee’s, un bar grill de Crescent Springs, dans le Kentucky, où une cinquantaine de personnes sont venues le soutenir, samedi 16 mai, malgré l’horaire matinal de 8 h 30 et la pluie battante.

L’objectif pour le candidat : sonner la mobilisation à l’approche d’une primaire décisive pour son avenir politique. Le mardi 19 mai, les électeurs républicains de sa circonscription dans le nord du Kentucky, région conservatrice connue pour son bourbon et sa réplique de l’Arche de Noé, devront choisir s’ils veulent le réélire à la Chambre des Représentants. Dans ce district où les démocrates n’ont aucune chance de s’imposer, le vainqueur du scrutin est assuré de remporter le siège lors des élections de mi-mandat de novembre.

Opposant de l’intérieur

Si Thomas Massie fait mine d’être surpris de voir la presse internationale s’y intéresser, il est en réalité très conscient des enjeux. Véritable électron libre de la politique américaine, cet isolationniste, partisan du moindre État et d’une réduction drastique des dépenses publiques, porte un mini-compteur de la dette sur sa veste. Il est le principal poil à gratter de Donald Trump chez les parlementaires républicains.

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Le « One Big Beautiful Bill Act », la loi phare du second mandat du milliardaire ? Il a été l’un des deux seuls républicains à voter contre. La guerre en Iran ? Il s’y oppose vigoureusement. Le soutien américain à Israël ? Il le dénonce. Il a surtout été le coauteur, avec un député démocrate, de la loi qui a obligé le Département de la Justice à publier les dossiers concernant Jeffrey Epstein, ce pédophile dont Donald Trump a été proche. Une source d’embarras pour le locataire de la Maison-Blanche et de divisions chez les MAGA.

En colère face à ces crimes de lèse-majesté, le président américain l’a taxé de « perdant », de « clodo » ou de « désastre ». Il a insulté son ex-femme, décédée en 2024, et sa nouvelle épouse. En mars dernier, il est venu sur ses terres pour soutenir son adversaire, Ed Gallrein, un fermier et ancien militaire qui a juré d’être aux ordres s’il est élu à la Chambre des Représentants. Pour lui, travailler avec les démocrates reviendrait à « rejoindre Al Qaida ».

Depuis, l’élection s’est transformée en véritable test de l’emprise de Donald Trump sur le parti : va-t-il parvenir à faire battre l’un des seuls parlementaires qui ose lui tenir tête ? Quoi qu’il en soit, avec plus de 25 millions de dollars déjà dépensés par les deux camps, la primaire est devenue la plus chère de l’histoire du Congrès. « Le momentum est de notre côté », affirme Thomas Massie quand on l’interroge sur ses chances de succès. « Cette élection est devenue nationale. Des gens viennent de tout le pays pour frapper aux portes pour ma candidature ».

Un fermier diplômé du MIT

Ex-entrepreneur dans la robotique, formé au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), l’élu a un profil singulier à Washington. Attaché à son indépendance, il vit en autosuffisance dans une ferme qu’il a construite lui-même au pied des Appalaches. Après sa victoire à la Chambre des Représentants en 2012, porté par la vague du Tea Party, mouvement né en réponse à l’accroissement de l’interventionnisme de l’État pendant la crise économique de 2009, il se fait rapidement remarquer en prenant le contre-pied de ses collègues sur plusieurs dossiers.

Il vote notamment contre la nomination du républicain John Boehner comme « speaker » (président de la chambre). Ses prises de position valent au trublion le surnom de « Mr. No » (« Monsieur Non »). Les tensions avec Donald Trump remontent, elles, à 2020, quand il a ralenti l’adoption du CARES Act, une loi portant un stimulus économique de 2 200 milliards de dollars voulu par le président en plein Covid.

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Réélu à sept reprises (aux États-Unis, les députés font des mandats de deux ans), Thomas Massie devait être facilement reconduit cette année pour représenter sa circonscription où les descendants du Tea Party, surnommés « Liberty Republicans » (favorables à la réduction de la taille du gouvernement et aux libertés individuelles et antiavortement), sont nombreux.

Mais l’intervention de Donald Trump et de PACs (Political Action Committees), ces groupes aux moyens financiers illimités qui soutiennent indépendamment les candidats, a changé la donne. À coups de publicités négatives sur les ondes et les écrans, ils cherchent à dépeindre le sortant comme un traître et un « gauchiste ». Un récent spot généré par intelligence artificielle fait croire par exemple qu’il couche avec les députées progressistes Ilhan Omar et Alexandria Ocasio-Cortez, deux des cibles favorites de la droite trumpiste.

Rencontrée à Vanceburg, une petite commune ornée de posters d’anciens militaires où Thomas Massie a fait ses débuts en politique comme responsable de comté, Beth Ranno, une sympathisante républicaine, lui reproche d’« être plus démocrate que républicain ». La raison ? Le travail de Massie avec le député progressiste Ro Khanna sur la publication du dossier Epstein. Marc Stefan, un républicain portant un pin’s d’Ed Gallrein, acquiesce. Il a voté Massie à plusieurs reprises, mais c’est fini. « J’ai trouvé dégueulasse son attitude sur l’affaire Epstein, lance-t-il. Cette histoire était une manœuvre des démocrates pour nuire à Trump. Monsieur Massie s’est laissé embarquer. S’il y avait quelque chose de compromettant sur Trump dedans, Joe Biden l’aurait utilisé quand il était au pouvoir ».

Une stratégie antisystème

Interrogé sur sa croisade pour faire publier les documents, Thomas Massie ne regrette rien. « C’est certainement la chose la plus puissante que j’ai accomplie de toute ma carrière politique », nous confie-t-il en marge de l’un de ses meetings. Samedi dernier, devant 200 personnes réunies sur le parking de son QG de campagne à Florence, dans le nord de la circonscription, il s’est vanté d’avoir fait tomber des têtes couronnées, dirigeants politiques, chefs d’organisations internationales et un « ancien ministre de la culture français » – Jack Lang – grâce à la publication des archives Epstein.

Et de dérouler ses attaques contre son rival républicain Ed Gallrein, qu’il accuse d’être appuyé par l’influent lobby pro-Israël AIPAC, ainsi que des grands donateurs proches de l’État hébreu et de Jeffrey Epstein. « On m’a donné un numéro à appeler pour concéder la défaite auprès de mon adversaire au cas où. Le problème, c’est que l’indicatif du numéro est de Tel Aviv ! », a-t-il plaisanté.

Conscient de représenter une circonscription très trumpiste, il sait que sa stratégie antisystème a des limites. Ainsi a-t-il rappelé qu’il votait « à 90% » en accord avec les positions de Donald Trump. « On peut être pour le président et pour moi », a-t-il assuré. Un message reçu cinq sur cinq par Vincent Billings, un supporter de Thomas Massie qui a voté pour le milliardaire à chaque fois qu’il s’est présenté. « Je soutiens Trump, mais il peut être fou. Il lui faut des contre-pouvoirs. Massie reste fidèle à ses valeurs. Il est le seul homme politique qui dit la vérité ».

Pour l’heure, force est de constater cependant que la base reste derrière Trump, malgré la guerre en Iran. Après les sénateurs de l’Indiana qui se sont opposés au redécoupage électoral voulu par l’homme à la casquette rouge, le sénateur de Louisiane, Bill Cassidy, l’un des dix républicains à avoir voté pour la mise en accusation de Donald Trump après l’attaque du Capitole, a perdu sa primaire samedi soir. Thomas Massie est prévenu.