« L'Abandon » : le film choc sur l'assassinat de Samuel Paty
« L'Abandon » : le film choc sur Samuel Paty

Jeudi dernier, j'ai eu le bouleversant privilège d'assister à l'avant-première de L'Abandon, de Vincent Garenq, qui retrace avec une exactitude glaçante les onze jours d'emballement infernal ayant précédé la décapitation de Samuel Paty. Ce film courageux, inespéré et indispensable est celui que tous les professeurs et les laïques attendaient. Nous ne sommes pas déçus ! D'une justesse et d'une dignité parfaites, il puise dans la retenue et la vérité des personnages toute la puissance tragique de l'événement. Rien ne lui manque et rien n'est en trop.

Un professeur hautement crédible

Antoine Reinartz est à lui seul une ode au métier d'enseignant, tant il incarne avec authenticité la douceur, l'honnêteté et la simplicité avec lesquelles tous les témoignages s'accordent à dire que Samuel faisait cours à ses élèves. Un professeur hautement crédible, en somme, parce que très ordinaire, rigoureux et bienveillant. Intelligemment, le film ne verse guère dans la politique, mais constitue un acte politique en soi : centré sur Samuel, que l'on suit degré après degré dans sa descente aux enfers, le scénario se contente de retracer objectivement tous les détails de la mosaïque effrayante de son histoire.

Le détail qui hante : le marteau dans son sac

Parmi ces détails, il en est un qui apparaît furtivement à l'écran et qui vient régulièrement habiter mes insomnies : le marteau retrouvé dans son sac le jour de sa mort. Ce marteau est le marteau de la honte : honte de notre police et de notre République d'avoir abandonné l'un de ses professeurs dans un tel tourment de menaces qu'il vienne enseigner muni d'une arme pour se protéger ; honte de notre institution scolaire et de ceux de ses collègues qui l'ont abandonné dans cette solitude inhumaine face à la meute ; honte de tous les lâches qui, à l'abri de leur écran, l'ont jeté en pâture en alimentant la cabale mortelle sur les réseaux sociaux.

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L'histoire particulière de ce marteau

Lorsque j'ai rencontré pour la première fois sa sœur Mickaëlle, devenue depuis la combattante acharnée pour la mémoire de son frère, elle m'avait conté l'histoire si particulière de ce marteau. J'en avais été bouleversée pour jamais, et je m'étais promis de l'écrire un jour. En cette semaine où l'on va enfin entendre parler de L'Abandon de Samuel, en voici l'occasion.

« Quel étrange destin quand même… Vous êtes un père, un frère, un voisin, un fils, un mari, un collègue, un passant. Et puis un jour, parce qu'un barbare fou l'a décidé, voilà que vous êtes un square, une médiathèque, une salle de fac, un collège. Plus désincarné encore : vous êtes un sujet de polémique nationale, une icône, un fait divers pour certains, un fait de société pour d'autres, un véritable marqueur civilisationnel, voire, dans la bouche de quelques individus, un nom commun pour banaliser l'horreur : celle de 'faire une Samuel Paty'… Moi, j'étais un prof, juste un prof. Ni un héros de la république, ni le fils de Jaurès, pas même un militant laïque ! Un simple prof qui faisait son boulot : celui d'enseigner, entre autres mille choses, ce qu'était la liberté d'expression à ses élèves. Ce qui m'a valu toutes ces funestes métamorphoses, c'est ce que font en silence des centaines, des milliers d'autres profs comme moi simplement soucieux de ne pas oublier leur mission au bénéfice d'un peu de confort d'enseignement.

Si ce jour-là c'est mon nom parmi tant d'autres qui a été livré en pâture à la foule des enragés, c'est par une somme de mauvais hasards immensément banals : un peu d'audace pédagogique de ma part, comme en ont encore tant de profs, beaucoup d'aveuglement et de lâcheté institutionnelle, comme on en voit malheureusement partout à l'Éducation nationale, une adolescente prise en défaut qui ment à ses parents, comme le font les adolescents, un emballement délirant sur les réseaux sociaux, ainsi qu'on en voit de plus en plus à mesure que ceux-ci remplacent les rapports humains, et substituent la réaction à la réflexion, l'enfermement idéologique au dialogue, à l'ouverture d'esprit, l'information – réelle ou fausse – à la culture.

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Mais ce qui m'a valu de finir décapité en plein jour et en pleine rue, à la sortie même de mon cours, il est vrai, est insolite : c'est parce que fort de mon bon droit et convaincu que je n'avais de tort que celui d'avoir fait mon devoir, j'ai refusé d'abandonner mon poste en me retranchant chez moi, exerçant un droit de retrait qui à d'autres aurait paru si légitime au regard des menaces effroyables que je recevais en foule depuis des jours ; c'est parce que jusqu'au bout j'ai voulu croire qu'il n'était en France nul endroit où d'une manière ou d'une autre l'état de droit ne protégeait pas ses citoyens, a fortiori ses enseignants ; c'est par un entêtement dont je me faisais un point d'honneur à continuer de venir faire cours, à ne pas laisser quelques fanatiques dicter leur loi à notre école en m'intimant de me taire et de me terrer, comme un fautif, comme un gibier, comme le soumis d'un pays où les islamistes auraient gagné, où la liberté d'enseigner serait bel et bien muselée par la rhétorique de la force, par la menace, par la peur. Oh, je ne fus pas pour autant exempt de peur bien sûr ! Ni inconscient du danger qui s'amoncelait en nuée noire au-dessus de ma tête ! J'avais compris depuis des jours que ma détermination, d'aucuns diraient ma témérité, était susceptible de me valoir quelque mauvaise rencontre, et j'ai continué de venir travailler en cédant bien quelque chose à la peur, je l'avoue…

Le jour où l'on a découvert mon corps mutilé, dans mon cartable de professeur, il est vrai, j'avais emporté un marteau. Un marteau pour me défendre en cas d'attaque - sait-on jamais jusqu'où peut aller la folie des Hommes lorsqu'ils sont persuadés d'agir au nom d'une justice divine... Non que je sois un grand lutteur, non, mais du moins pouvais-je au besoin montrer que j'étais prêt à me défendre, puisque aucune protection ne m'avait été octroyée malgré toutes les alertes… L'histoire dira que la lâcheté de mon assaillant, qui m'a abordé par-derrière, ne m'aura de toute façon pas laissé l'occasion de savoir si j'aurais eu le courage de le brandir ou non. En revanche, ce que l'enquête révélera, c'est que ce marteau, je ne l'avais pas choisi par hasard : il n'était de fait pas une arme. Je l'avais certes pris pour me défendre, oui, et de cela la République a grand lieu de rougir de honte !

Lorsqu'un professeur, convaincu que sa place ne saurait être ailleurs qu'en classe quelles que soient les circonstances, se sent si peu protégé par sa hiérarchie qu'il se rend en cours avec un marteau dans son sac, on nage dans la pire des dystopies ! Mais qu'on me permette d'y revenir car cela compte : mon marteau n'était de fait pas une arme, j'y tiens, car il n'était pas un objet illicite. Si dans ce cartable, la police n'a pas plutôt découvert une lame, assurément bien plus efficace pour se défendre, c'est parce que tout simplement les couteaux sont interdits dans l'espace public… Certes, j'ai cédé à la peur - à nouveau, je l'admets - mais pas même la peur ne m'aura fait déroger à mon profond légalisme, à mon respect inconditionnel des lois.

Barbares, en mourant, je ne vous aurai rien cédé, pas même la gloire de m'avoir fait faillir dans mes principes. De moi vous n'aurez emporté qu'un peu de chair inerte, rien de mon esprit, rien de mon âme, intègres. Ma petite sœur Mickaëlle racontera peut-être l'histoire particulière de ce marteau rouge… Lorsque j'ai quitté la maison familiale pour poursuivre mes études à Lyon, mon père me l'avait offert avec une ironie affectueuse dans un 'kit de survie pour non bricoleur' ! J'étais l'intello de la famille, c'était une blague récurrente et entendue, à laquelle je souriais volontiers. Quelle torsion du cœur a dû le prendre, grands dieux, lorsqu'il a appris des enquêteurs qu'on avait précisément retrouvé dans mon cartable son marteau rouge, vain présent d'un père, comme un kit du non-bagarreur… Du reste, il avait beau jeu de se moquer de moi, c'était pourtant sa faute (ou plutôt son cadeau), à papa, si j'avais fini prof d'histoire ! À cinq ans, ma mère s'étant retrouvée accaparée par la petite Mickaëlle, j'ai hérité de lui seul pour me raconter des histoires le soir au coucher ; or, mon père ne connaissait guère d'histoires pour enfants, alors qu'a-t-il fait ? Il a remplacé la minuscule par la majuscule, et m'a abreuvé d'Histoire de France. L'Histoire chez nous est une histoire de famille, en somme. Une histoire sans doute bien ordinaire, n'était la fin bien sûr…

Cette fin si improbable, si violente, si épouvantable, si absurde ! Cette invraisemblable anomalie de l'Histoire de France, fille des Lumières, et de l'histoire de ma vie, si pacifique, si tranquille. Comme tant d'autres, moi je n'étais qu'un fils, qu'un frère, qu'un père, qu'un voisin ; je n'étais qu'un prof. »

Delphine Girard est professeure de lettres classiques dans un collège du Val-de-Marne, engagée pour la défense de la laïcité.