Le 5 juillet 1976, l'historien François Furet signait dans les colonnes du Nouvel Observateur une analyse des Mémoires d'un fasciste de Lucien Rebatet. Il décrivait cette œuvre comme un « fascisme chimiquement pur », dont l'antisémitisme constituait le noyau central. Cet article, publié il y a exactement 50 ans, revient sur la réédition controversée des Décombres, pamphlet nazi et antisémite de Rebatet, qui fut un best-seller sous l'Occupation.
Un pamphlet devenu best-seller sous l'Occupation
Lucien Rebatet, journaliste collaborationniste et antisémite, publia Les Décombres en 1942. Cet ouvrage, qui mêle récit autobiographique et propagande nazie, connut un succès de librairie sous l'Occupation. Il appartient à la fois à l'histoire de la littérature et à l'histoire tout court, ce qui justifie sa republication selon certains.
François Furet rappelle que l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, invité de l'émission « Apostrophes », avait défendu le principe de la publication sans censure, affirmant que « tout peut – et doit – être publié ». Cependant, Furet soulève une contradiction : la version publiée est amputée de 127 pages, notamment des passages d'un antisémitisme « tout particulièrement hystérique ». Selon Pauvert, c'est Rebatet lui-même qui aurait opéré ces coupes avant sa mort en 1972, mais Furet émet des doutes sur cette affirmation.
La question de l'intégrité du texte
Pour l'historien, si l'on considère Les Décombres comme un document historique édifiant, il aurait fallu le publier intégralement, ou à tout le moins signaler de manière plus visible qu'il s'agit d'une version incomplète. Une simple phrase en bas de page ne suffit pas. Furet dénonce ainsi une forme de censure implicite qui trahit le lecteur.
Cette analyse de 1976 reste d'actualité alors que les débats sur la réédition d'ouvrages antisémites et négationnistes continuent d'agiter le monde éditorial. François Furet, mort en 1997, avait posé des questions essentielles sur la responsabilité des éditeurs face à l'histoire.
Un fascisme « chimiquement pur »
Dans son article, Furet qualifie le fascisme de Rebatet de « chimiquement pur », car il ne souffre d'aucune compromission avec les valeurs démocratiques ou chrétiennes. L'antisémitisme en est le moteur principal, une haine viscérale qui imprègne chaque page des Mémoires. Pour Furet, cette œuvre est un témoignage brut de l'idéologie fasciste, sans filtre ni autocensure.
L'historien souligne également que Rebatet, malgré son talent d'écrivain, reste un propagandiste. Son style, parfois brillant, ne doit pas faire oublier la dangerosité de ses idées. La réédition de tels textes pose donc la question de la frontière entre documentation historique et apologie du mal.
Un débat toujours actuel
Cinquante ans après la publication de cet article, les questions soulevées par François Furet restent pertinentes. La réédition d'ouvrages fascistes et antisémites continue de diviser les historiens, les éditeurs et le public. Faut-il tout publier au nom de la liberté d'expression, ou faut-il encadrer la diffusion de textes qui prônent la haine ?
François Furet, sans tomber dans la censure, appelait à une transparence totale : signaler les coupes, contextualiser l'œuvre, et ne pas laisser le lecteur croire qu'il a entre les mains un texte intégral. Une leçon d'honnêteté intellectuelle qui résonne encore aujourd'hui.



