Comment se fabrique un problème public : récits et idéologies
Fabrication d'un problème public : récits et idéologies

Comment se fabrique un « problème public », c'est-à-dire un événement qui va capter l'attention des médias, et donc du public, peut-être des politiques, souvent aux dépens de tels autres qui semblaient plus capitaux ? Mais si tout le monde en parle, c'est que l'affaire est importante, non ? Il faut reconnaître que ce qui est soumis à notre attention – celle-ci étant la plus précieuse ressource du monde contemporain – n'obéit pas toujours à une hiérarchie objective. Par exemple, en août 2025, l'Unicef estimait qu'au Soudan, 130 000 enfants étaient en situation de famine : or le chiffre ne fait pas vraiment l'objet de l'attention générale.

Pour que nous soyons alertés, à juste titre ou pas, il faut que des intellectuels, des mouvements sociaux, des élus ou des journalistes s'emparent d'un fait et attirent notre attention en produisant le récit qui va dominer le brouhaha de la surabondance informationnelle. Mais, peut-on se demander, tel événement n'a-t-il pas été monté en épingle, quand tant d'autres passaient sous les radars ? Pourquoi ? Il faut admettre que les faits ne nous parviennent que hiérarchisés par des récits, en fonction de l'idéologie, de l'air du temps, des modes et parfois de la pression de lobbies divers. Nulle manipulation concertée cependant : il ne s'agit pas de complots – et d'ailleurs, souvent, la hiérarchie est légitime. Mais il y entre, parfois, une part de conformisme (éternel travers), ou d'aveuglement.

Exemples de problèmes publics

Les violences faites aux enfants ou la maltraitance dans les Ehpad sont entrées il y a peu dans notre champ d'attention, à peine connaît-on le problème du chlordécone, aux Antilles, et celui du cadmium vient seulement d'apparaître. À l'inverse, on sera étonné d'apprendre que la question de la margarine a suscité de virulents débats et même des référendums à la fin du XIXe siècle, aux États-Unis. Exemple typique d'un « problème public » résultant exclusivement de l'idéologie : alors que le beurre, produit « authentique », symbolisait une Amérique de petits producteurs proches de la nature, la margarine, sous-produit des abattoirs de Chicago, représentait la grande ville, la montée en puissance de l'industrie et des produits « artificiels », opposés aux ruraux.

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Les faits ne nous parviennent que hiérarchisés par des récits, en fonction de l'idéologie, de l'air du temps, des modes et parfois de la pression de lobbies divers.

Encore faut-il, pour atteindre l'opinion, que les récits trouvent une place concrète dans les médias. Les questions écologiques, par exemple, dont on voit aujourd'hui à quel point elles sont cruciales (voire désespérées), ont longtemps souffert de n'en avoir pas. Jusqu'à ces dernières années, pas de journalistes dédiés, pas d'emplacement ou de rubrique réservés : alors, où parler de l'abattage massif des haies, de la disparition des oiseaux sauvages ? Nulle part. Et donc on les sous-estimait.

Une leçon de l'histoire

Une dernière illustration de la puissance de l'idéologie dans les récits. Après la mort de Quentin Deranque, en février 2026 à Lyon, et à la suite de l'interdiction, ce week-end, de deux manifestations, néonazie et « antifa », à Paris, comment envisager la stratégie de ceux qui choisissent l'affrontement physique avec les militants d'extrême droite ? Que nous apprend l'histoire sur ces attitudes ? Dans les années 1920, le parti nazi n'était encore qu'un petit groupe marginal. En 1933, porté par une vague de soutien populaire, il s'est emparé du pouvoir – on connaît la suite.

Comment les nazis ont-ils, au début, progressé ? Entre autres, en tenant souvent leurs rassemblements dans les quartiers où vivaient leurs ennemis. Les bagarres qui résultaient de ces provocations ont alimenté une spirale de violence et leur ont apporté une attention médiatique. Elles ont surtout permis la construction d'un récit où les nazis étaient les victimes d'une gauche agressive et hors-la-loi. Nombre d'Allemands ont alors pensé qu'une guerre civile allait éclater. Ainsi la dictature devenait-elle désirable…

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Dans l'opinion publique, c'est-à-dire dans les récits ordinaires, les accusations de chaos ont souvent tendance à se retourner contre la gauche. Et si les antifas, contribuant involontairement à la construction de ces récits, faisaient le jeu de l'extrême droite ? Dimanche prochain, la chronique de Michel Winock.