L'Arabie saoudite et les rebelles houthis du Yémen semblent avoir franchi un palier supplémentaire dans leur confrontation. Selon un article de Libération publié samedi, les deux camps se livrent à une escalade militaire et verbale qui rappelle les pires heures de la guerre débutée en 2015. Si le conflit n'a jamais vraiment cessé, il connaît une recrudescence qui inquiète la région et au-delà.
Des frappes d'une intensité inédite depuis des mois
Depuis plusieurs semaines, les forces armées saoudiennes ont mené une série de raids aériens visant des positions houthies dans les gouvernorats de Sanaa, Saada et Hodeida. Selon des sources militaires proches de la coalition, ces frappes ont détruit des rampes de lancement de missiles et des centres de commandement. Les Houthis ont répliqué en tirant des missiles balistiques et des drones explosifs vers le sud de l'Arabie saoudite, sans faire de victimes mais provoquant des incendies et des interruptions dans la circulation.
Le quotidien note que ces échanges sont d'une violence inédite depuis la trêve fragile signée en 2022. Les Houthis utilisent désormais des drones à longue portée, capables d'atteindre les Émirats arabes unis, déjà visés en janvier 2022. L'arsenal du groupe s'est considérablement développé grâce à l'Iran, qui leur fournit des technologies de plus en plus sophistiquées.
Le rôle crucial de l'Iran
L'Iran apparaît comme le grand orchestrateur de cette flambée. Téhéran a tout intérêt à entretenir une pression permanente sur Riyad, qui est l'un de ses principaux rivaux régionaux. L'article rappelle que les Houthis font partie de l'« axe de la résistance » soutenu par l'Iran, aux côtés du Hezbollah libanais et des groupes irakiens. Toute frappe contre les Houthis est perçue par Téhéran comme une agression indirecte, ce qui augmente le risque d'une escalade directe.
Les services de renseignement occidentaux estiment que l'Iran a intensifié ses livraisons d'armes au Yémen, en dépit des patrouilles navales en mer d'Oman. Ces cargaisons comprennent des composants de missiles, des drones et des explosifs. Téhéran nie officiellement ces livraisons, mais les preuves s'accumulent. Le régime iranien, fragilisé par les sanctions et les manifestations, pourrait chercher un succès extérieur pour renforcer sa légitimité intérieure.
L'Arabie saoudite entre force et diplomatie
Du côté saoudien, la position est délicate. Le prince héritier Mohammed ben Salmane, qui a initié une politique d'ouverture avec l'Iran grâce à l'accord de Pékin en mars 2023, se trouve aujourd'hui sous pression. Cette dégelation des relations avait permis d'apaiser temporairement les tensions, mais elle n'a pas réglé le dossier yéménite. Les Houthis ont profité de cette accalmie pour renforcer leur emprise sur le terrain, refusant tout désarmement.
Riyad tente de concilier une ligne dure avec des ouvertures diplomatiques. Selon Libération, des émissaires saoudiens se sont rendus à Sanaa il y a quelques semaines pour proposer un nouveau plan de paix, prévoyant un partage du pouvoir et la levée du blocus. Les Houthis ont rejeté ces propositions, exigeant une cessation complète des frappes aériennes et des négociations sous l'égide de l’ONU avec la participation de l'Iran. Cette intransigeance pousse l’Arabie saoudite à augmenter la pression militaire.
Le Yémen, otage de la confrontation
Cette escalade se déroule dans un pays exsangue. Selon les Nations unies, le conflit a fait plus de 377 000 morts depuis 2015, dont une majorité de civils. Environ 17,6 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire. Les infrastructures de santé sont au bord de l’effondrement, et les épidémies se multiplient. Une nouvelle guerre raviverait une crise susceptible de provoquer une famine de grande ampleur.
Les populations civiles sont les premières victimes des raids et des tirs de roquettes. Les hôpitaux, écoles et marchés sont régulièrement touchés, en dépit des appels des organisations internationales. Le Comité international de la Croix-Rouge a d’ailleurs exhorté les belligérants à épargner les civils et à respecter le droit international humanitaire.
Des conséquences régionales et mondiales
Au-delà du Yémen, la région entière est en alerte. La mer Rouge est devenue une zone de tension, avec des attaques contre des pétroliers et des cargos liés à des intérêts saoudiens ou israéliens. Les Houthis ont déjà menacé de bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, une menace qui s’est parfois matérialisée par des tirs sur des navires. Une telle action, qui perturberait environ 10 % du commerce maritime mondial, aurait des conséquences économiques désastreuses.
Les cours du pétrole ont d’ailleurs réagi à cette nouvelle flambée en grimpant de près de 5 % en une semaine, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie. Les pays du Golfe pourraient subir des dommages collatéraux, notamment les Émirats arabes unis, déjà ciblés par des drones en 2022, et le Qatar, médiateur régional. La communauté internationale, préoccupée par la stabilité du Golfe, multiplie les appels à la désescalade, sans résultats concrets pour l’instant.
Perspectives : vers une confrontation directe ou un retour au dialogue ?
Les analystes restent divisés sur l’issue de cette crise. Certains estiment que l’Arabie saoudite pourrait être tentée de lancer une opération terrestre limitée dans le nord du Yémen pour sécuriser sa frontière et imposer un rapport de force. D’autres jugent qu’une telle initiative serait trop coûteuse et risquerait de s’enliser comme précédemment. L’hypothèse la plus probable demeure une guerre par procuration, avec un soutien accru de l’Arabie saoudite aux factions locales hostiles aux Houthis.
Dans son article, Libération insiste sur la fenêtre de tir diplomatique qui existe encore. Les canaux de communication entre Ryad et Téhéran, rétablis en 2023, n’ont pas été rompus. Oman, en particulier, joue les médiateurs en coulisses. Mais le temps presse, et chaque nouvelle frappe réduit les chances d’un retour au calme. L’enjeu est double : éviter une catastrophe humanitaire au Yémen et empêcher que la péninsule Arabique ne devienne le théâtre d’une guerre ouverte entre deux puissances régionales.



