Ceuta : pourquoi la politique de « forteresse Europe » nous affaiblit
Ceuta : la « forteresse Europe » nous affaiblit

L'intrusion d'environ 60 000 jeunes Marocains dans l'enclave espagnole de Ceuta, la semaine dernière, a sidéré les Européens. Pour Guillaume Duval, ex-rédacteur en chef d'« Alternatives économiques », cet événement n'a en réalité aucune conséquence sur les arrivées de migrants dans l'Union européenne. Il fournit néanmoins des munitions à la droite et à l'extrême droite pour renforcer la politique de « forteresse Europe » qu'elles mènent ensemble depuis de nombreuses années. Or, c'est précisément cette politique qui, selon lui, fragilise l'Europe en provoquant ce type d'épisodes.

Ceuta, un archaïsme colonial rendu intenable

Ceuta constitue tout d'abord un cas exceptionnel. Reliquat d'un empire colonial déchu sur la côte marocaine, l'enclave espagnole voit sa situation devenue intenable à cause de la politique migratoire de « forteresse Europe ». Guillaume Duval la compare à Mayotte pour la France, dans l'océan Indien. Cette politique oblige à couper totalement l'enclave de son arrière-pays avec des dispositifs dignes du rideau de fer qui divisait autrefois l'Europe elle-même.

L'une des rares retombées positives de cette politique sera probablement d'obliger prochainement les États colonisateurs européens à renoncer à ces poussières d'empire anachroniques, selon le journaliste. Dans le cas de l'Espagne, seul un gouvernement de droite pourrait faire un tel geste.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Une migration de jeunes qualifiés, pas la « misère du monde »

L'autre élément qui a sidéré les Européens est de découvrir que tant de jeunes Marocains étaient prêts à risquer leur vie pour passer en Europe, alors que leur pays semble l'un des moins problématiques sur l'autre rive de la Méditerranée. Guillaume Duval rappelle que la société marocaine est relativement ouverte et que le pays connaît un développement économique significatif, grâce notamment à l'absence de ressources fossiles, avec de nombreux investissements européens dans l'automobile, le textile et les centres d'appels.

Pour lui, l'incompréhension européenne vient d'une mauvaise lecture des migrations actuelles. Beaucoup d'Européens soutiennent l'extrême droite par crainte de devoir recevoir « toute la misère du monde » si les frontières ne sont pas fermées. Or, ce ne sont pas les plus démunis qui tentent l'Europe, mais surtout les jeunes les plus éduqués, les plus ouverts au monde et les plus qualifiés, en manque d'opportunités dans les pays du Sud les plus avancés. Il souligne que les migrants extra-européens arrivés en France ces dernières années ont déjà un niveau d'éducation et de qualification supérieur à la moyenne des Français.

La politique de « forteresse Europe » ne vise pas seulement à empêcher les demandeurs d'asile d'atteindre le territoire européen. Elle restreint aussi autant que possible toute forme de migration légale et d'échanges de personnes, en multipliant les obstacles pour les étudiants, les visites de proches, les conférences d'intellectuels ou les spectacles d'artistes venus d'Afrique ou du Maghreb. Ce faisant, la France et l'Europe ne se protègent pas de la « misère du monde », faute de moyens culturels et financiers pour celle-ci de se déplacer au-delà de son voisinage immédiat.

Elles se coupent surtout des peuples du sud de la Méditerranée et se privent de l'apport de jeunes qualifiés et motivés. En supprimant les voies légales, elles poussent ces jeunes à des gestes dangereux et désespérés comme ceux vus à Ceuta.

Des migrants utilisés comme armes contre l'Europe

Enfin, cette politique fragilise l'UE en la rendant très vulnérable aux attaques hybrides qui utilisent les migrants comme armes pour la diviser. Dans le cas de Ceuta, il n'est pas certain, à ce stade, que les autorités marocaines aient véritablement voulu punir l'Espagne après la visite de Pedro Sánchez chez son « frère ennemi » algérien le 20 juillet dernier, destinée à réchauffer des liens très distendus depuis qu'en 2022 l'Espagne avait reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara ex-espagnol. Mais en 2021, lors d'un épisode similaire, le gouvernement marocain avait ouvertement revendiqué l'action lorsque l'Espagne avait accueilli dans un hôpital un dirigeant malade du Front Polisario.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Guillaume Duval rappelle d'autres précédents. En 2015, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a utilisé l'arme des migrants syriens pour extorquer à l'Europe des sommes colossales afin qu'il les garde sur son territoire. En 2023, la Russie de Vladimir Poutine et la Biélorussie d'Alexandre Loukachenko ont utilisé de concert cette arme pour tenter de diviser l'Europe dans le contexte de l'invasion russe de l'Ukraine. Il avait fallu employer les grands moyens auprès des pays de départ pour faire cesser ces manœuvres.

Si l'affaire de Ceuta résulte aussi de l'action d'un ou plusieurs acteurs hostiles à l'UE, via une manipulation des réseaux sociaux au Maroc, comme c'est probable, le but a été largement atteint : l'Europe s'est profondément divisée sur cette question.

Une politique coûteuse et isolante

Pour Guillaume Duval, la politique de « forteresse Europe » et les paniques morales qu'elle suscite donnent des armes supplémentaires à tous les régimes autoritaires qui veulent obtenir de l'argent ou des concessions politiques. Et ce, à un coût très inférieur pour eux à celui d'une menace militaire ou d'une guerre commerciale.

Enfin, cette politique et la xénophobie qui la fonde, parfaitement perçue comme telle en Afrique et au Maghreb, contribuent à aggraver l'isolement de l'Europe dans le monde. Or, confrontée aux agressions concomitantes de Donald Trump et de Vladimir Poutine, l'Europe aurait impérativement besoin de trouver de nouveaux alliés au sud de la Méditerranée.

Guillaume Duval est coprésident du club Maison commune et ancien rédacteur en chef d'« Alternatives économiques ». Il a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l'Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, et a signé le manifeste « Construire 2027 ». Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal, dont le point de vue n'engage pas la rédaction.