L'IA s'invite en politique et dans l'humour : entre égalisateur démocratique et menace créative
IA en politique et humour : entre égalisateur et menace

L'intelligence artificielle, nouveau compagnon des campagnes électorales et des scènes humoristiques

C’est une déclaration qui, il y a seulement deux ans, aurait été perçue comme un signe de faiblesse ou une erreur stratégique majeure : « L’enjeu est de mettre l’intelligence, humaine comme artificielle, au service de l’intérêt général. » Celui qui prononce ces mots se nomme Mohamed Tlamsi. Candidat à la tête de la liste Union de la gauche populaire, progressiste et écologiste à Périgny-sur-Yerres dans le Val-de-Marne, il a pris la décision audacieuse de concevoir l’intégralité de ses affiches de campagne grâce à l’intelligence artificielle.

L'IA comme « grand égalisateur démocratique » pour les petits candidats

Sur les réseaux sociaux comme Instagram, les critiques fusent, pointant notamment les impacts écologiques supposés de ces outils numériques. Mais pour Michaël Bardin, maître de conférences à l’université de Toulon et spécialiste reconnu des usages numériques en politique, ce cas illustre parfaitement l’émergence d’une nouvelle génération de candidats modestes. Ces derniers, « faute de moyens financiers suffisants, voient dans l’IA le grand égalisateur démocratique ». Selon son analyse, « il est difficile de les blâmer car on sait pertinemment qu’une campagne électorale représente déjà un investissement très coûteux et incertain ».

Michaël Bardin souligne également que le tabou entourant l’utilisation de l’IA dans les couloirs du pouvoir commence à s’effriter, même si une certaine prudence demeure de mise. Nier l’évidence devient, selon lui, contre-productif : « L’utilisation s’est tellement généralisée dans la population qu’il devient difficile pour les politiques de nier qu’eux aussi, comme tout le monde, ont recours à ces outils. »

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Une adoption rapide dans les collectivités territoriales

Le mouvement est déjà bien engagé. En 2023, le député Jean-Félix Acquaviva marquait l’histoire parlementaire en déposant le tout premier amendement entièrement rédigé par une intelligence artificielle. Son objectif était alors d’alerter sur les dangers potentiels d’une telle utilisation. Trois années plus tard, l’usage de ces technologies est devenu quotidien. Le baromètre 2025 de l’Observatoire Data Publica révèle des chiffres éloquents : trois collectivités sur quatre, soit 77 % des collectivités de plus de 3 500 habitants, ont déjà lancé ou s’apprêtent à lancer un projet d’IA. Parmi celles qui se sont déjà engagées dans cette voie, 84 % utilisent l’IA générative dans leur travail quotidien, contre seulement 52 % il y a un an à peine.

Certains élus locaux n’hésitent pas à franchir le Rubicon. En 2023, alors qu’il occupait encore la fonction de maire de Chartres en Eure-et-Loir, Jean-Pierre Gorges avait créé la polémique en assumant ouvertement avoir fait rédiger son discours de commémoration du 8 mai 1945 par une machine. Le processus décrit est d’une simplicité déconcertante : après avoir ingurgité les écrits et les positions du politicien, le prête-plume numérique produit une première version, que les collaborateurs humains de l’édile n’ont plus qu’à affiner et à peaufiner.

L'humour, dernier bastion menacé par l'intelligence artificielle

Alors que l’usage décomplexé de l’IA par les personnalités politiques fait craindre pour la sincérité et l’authenticité de leurs discours, certains humoristes redoutent, quant à eux, que l’intelligence artificielle ne les renvoie définitivement dans leurs loges. Une étude menée par Drew Gorenz et Norbert Schwarz à l’université de Californie du Sud a jeté un véritable froid dans le monde du stand-up. En comparant, à l’aveugle, des blagues écrites par des humains et d’autres générées par ChatGPT, près de 70 % des participants ont jugé les blagues de l’IA plus drôles et plus efficaces que celles créées par des humains.

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« Puisque ChatGPT ne ressent pas d’émotions, mais qu’il raconte de meilleures blagues que l’humain moyen, nous en avons conclu qu’il n’est pas nécessaire d’éprouver l’humour pour savoir en produire », analyse avec lucidité Drew Gorenz. Face à cette menace, certains créateurs ont choisi de la transformer en moteur créatif. En 2023, seulement quelques mois après le lancement spectaculaire de ChatGPT, Pierre Lapin et Rémi Boyes créaient – « grâce ou à cause de l’intelligence artificielle » – le podcast à succès Pardon GPT, qui figure aujourd’hui parmi les 5 % des contenus les plus écoutés en France.

Pierre Lapin raconte avec humour les débuts : « Les premières versions générées par la machine furent plutôt catastrophiques. » L’idée initiale était alors d’« utiliser les mauvaises biographies des invités que l’IA nous donnait pour créer un moment drôle et décalé ». Deux années plus tard, le ton et l’approche ont radicalement changé. « Notre utilisation a évolué, car l’IA ne fait plus n’importe quoi », reconnaît-il aujourd’hui. L’intelligence artificielle est même devenue un personnage à part entière dans leur émission : « Léo », leur référent en IA, avec qui ils dialoguent en direct pendant leurs enregistrements.

Le tabou persistant et l'orgueil des créateurs

Le tabou, cependant, reste tenace. Si les humoristes n’admettent pas ouvertement qu’ils s’appuient sur un algorithme pour écrire leurs spectacles, c’est souvent par orgueil professionnel. « Je pense qu’en vrai tout le monde l’utilise, mais que personne ne se le dit vraiment », confie avec franchise Pierre Lapin. Sur scène, lui et ses partenaires ont même organisé des duels captivants entre IA et humoristes : « Que ce soit en roast ou en improvisation pure, la différence de performance peut être réellement impressionnante. » De quoi égratigner sérieusement l’amour-propre des humains, dont on croyait pourtant que l’humour constituait la chasse gardée ultime.

Mais l’humoriste sait aussi relativiser : « Il y a quand même l’interprétation scénique et la présence qui ne peuvent pas être remplacées par une machine. » Pour lui, l’outil peut même aider à lutter contre l’uniformisation et la standardisation des contenus. « Nous les comédiens, nous avons tendance à être imprégnés des mêmes références, des mêmes influences », observe-t-il avec justesse. Selon son analyse, l’IA peut justement aider à prendre de la distance critique et à explorer des pistes créatives originales et inattendues.

La « quatrième blessure narcissique » de l'humanité

Cette intrusion progressive de la machine dans le domaine sacré des métiers artistiques bouscule jusqu’aux plus grands créateurs contemporains. L’écrivain de science-fiction Alain Damasio, pourtant reconnu comme un grand styliste et critique acerbe de la technologie, avoue aujourd’hui utiliser Claude, l’IA développée par Anthropic, pour ses recherches d’univers narratifs. « Je suis sidéré par sa capacité à créer des univers imaginaires d’une richesse incroyable », a-t-il confié le 19 février 2026 sur le plateau de C ce soir sur France 5.

Pour l’auteur célèbre de La Horde du Contrevent, nous vivons actuellement une « quatrième blessure narcissique » majeure pour l’humanité. Après les révolutions de Copernic (qui a démontré que la Terre n’est pas le centre de l’Univers), de Darwin (qui a établi que l’homme est un animal parmi d’autres) et de Freud (qui a révélé que l’inconscient nous dirige en grande partie), l’intelligence artificielle nous apprend aujourd’hui, de manière brutale, que l’intelligence et la créativité ne sont plus l’apanage exclusif de l’être humain. « On a désormais une forme d’intelligence artificielle qui produit des textes et des idées du même niveau que les meilleurs experts humains », s’alarme-t-il, tout en reconnaissant que l’outil permet de « déployer son artisanat d’une façon encore plus fine et plus précise ».

Les risques politiques : fake news et langue de bois numérisée

Mais dans le domaine politique, et particulièrement dans le cadre tendu des campagnes municipales, l’IA peut se transformer en une usine à fake news redoutable et dangereuse. Virginie Joron du Rassemblement national en a fait les frais de manière cuisante en publiant sur TikTok une image truquée montrant des rues de Strasbourg jonchées de détritus, dans le but d’attaquer le bilan de la municipalité écologiste en place. L’image, générée intégralement par l’IA, a dû être retirée en catastrophe après la révélation de sa nature falsifiée.

L’autre limite majeure de cet usage assumé et désormais généralisé réside dans la tendance de l’IA à lisser et à uniformiser les discours politiques. Comme le soulignait avec pertinence la journaliste politique Nathalie Schuck du Point dans sa chronique du 27 février 2026, l’intelligence artificielle pourrait bien devenir la « langue de bois de demain », produisant des discours parfaitement structurés sur le plan formel, des programmes électoraux impeccablement calibrés sur les attentes supposées des électeurs, mais vidés de toute aspérité humaine, de toute émotion authentique, de toute imperfection révélatrice. Elle conclut avec une ironie mordante : « Si [l’IA] permet aux candidats de mieux formuler leurs promesses de campagne avec un vernis séduisant, elle ne garantit absolument pas pour autant que ces belles promesses seront un jour tenues dans la réalité. »

Cette révolution technologique, à la fois fascinante et inquiétante, continue ainsi de redéfinir les frontières entre humain et machine, entre authenticité et artifice, dans des domaines aussi essentiels que la démocratie locale et l’expression artistique.