Gangkhar Puensum : le plus haut sommet interdit du monde
Gangkhar Puensum : le plus haut sommet inviolé

Le Gangkhar Puensum, un nom que peu d’alpinistes osent encore prononcer, est perché à 7 570 mètres d’altitude, entre le Bhoutan et le Tibet. C’est la dernière grande montagne inviolée de l’Himalaya, plus haute qu’aucun sommet jamais conquis. Depuis 2003, le royaume du Bhoutan en a formellement interdit l’ascension. Cet été, Libération consacre un cahier spécial aux rêves de voyage, et cette montagne en est l’un des symboles les plus forts.

Le plus haut sommet jamais gravi

Le record est aussi vertigineux que paradoxal. Le Gangkhar Puensum dépasse de près de 500 mètres le K2, le deuxième plus haut sommet du monde, mais personne n’a jamais atteint son sommet. Il s’agit du seul « 7 000 » de la planète à rester inviolé. Pour les géographes, il culmine à 7 570 mètres, et sa face sud, qui plonge de 3 000 mètres, est l’une des plus impressionnantes de l’Himalaya.

Le gouvernement bhoutanais n’a délivré aucun permis d’ascension depuis 1994. Cette année-là, une loi a interdit l’alpinisme sur les sommets de plus de 6 000 mètres, afin de protéger les croyances religieuses et l’environnement. En 2003, la loi a été durcie : toutes les montagnes du Bhoutan sont désormais inaccessibles aux alpinistes, sans exception.

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Une géographie hors normes

Sa géologie est aussi atypique que son histoire. Le Gangkhar Puensum fait partie d’un massif plus vaste, le Kula Kangri, qui culmine à 7 554 mètres. Sa face nord est en territoire tibétain, mais la frontière exacte reste disputée. Les relevés topographiques sont rares, faute d’accès. En 1922, les Britanniques l’ont cartographié pour la première fois, mais ce n’est qu’en 1983 qu’une équipe de géodésiens indiens a confirmé son altitude exacte.

Ce n’est pas tout. La région est également connue pour ses glaciers, dont certains reculent à vue d’œil sous l’effet du réchauffement climatique. Le Gangkhar Puensum se trouve au cœur d’un hotspot de biodiversité, abritant des espèces rares comme le léopard des neiges et le panda roux. L’interdiction d’y grimper contribue aussi à préserver cette faune fragile.

Une montagne sacrée aux esprits habités

Pour les Bhoutanais, le Gangkhar Puensum n’est pas un simple sommet. Dans la tradition bouddhiste, les hautes cimes sont les demeures de divinités et d’esprits gardiens. Les moines des monastères voisins, comme celui de Gangtey, récitent des prières pour protéger ces lieux sacrés. Les autorités estiment que l’ascension serait une profanation, susceptible de déchaîner des catastrophes naturelles sur le royaume.

Cette vision est partagée par de nombreux habitants. Le tourisme de masse est déjà une source de tension dans les vallées environnantes. Autoriser l’alpinisme risquerait d’ouvrir une brèche dans un modèle de développement fondé sur le bonheur national brut, un indice qui mesure la qualité de vie plutôt que la croissance économique.

Des tentatives devenues légende

Avant l’interdiction totale, plusieurs expéditions ont essayé de vaincre le géant. En 1985, une équipe britannique a tenté une approche par le versant tibétain, mais sans succès. En 1998, les Japonais ont obtenu une autorisation spéciale du gouvernement bhoutanais, à la condition expresse d’organiser une purification spirituelle. Les alpinistes sont montés jusqu’à 7 500 mètres avant qu’une tempête ne les force à redescendre. Ils n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres du sommet.

En 1999, une équipe espagnole a été bloquée par les autorités en plein village de base. Depuis, plus aucune tentative officielle n’est connue. Aujourd’hui, les alpinistes qui s’y risquent s’exposent à des sanctions pénales, et les gardes forestiers veillent.

Le rêve d’une vie inviolée

Pourtant, le Gangkhar Puensum n’a jamais autant fasciné. Les livres et les documentaires se multiplient, et les réseaux sociaux offrent une fenêtre sur ses flancs ouatés de neige. Un simple zoom sur Google Earth suffit pour rêver, comme le font des milliers d’internautes chaque mois. Des portraits de la montagne sont vendus en estampes dans les boutiques de Thimphou, la capitale.

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Ceux qui l’ont approchée en reviennent avec des récits émerveillés, mais aussi résignés. Les randonneurs peuvent s’avancer jusqu’aux contreforts, jamais au-delà. Le contraste est saisissant : la montagne est là, visible, immense, mais intouchable.

Le Bhoutan, gardien de l’intouchable

Le refus d’ouvrir ses sommets s’inscrit dans une stratégie plus large. Le Bhoutan limite son nombre de visiteurs à un peu plus de 300 000 par an, et exige un droit d’entrée de 200 dollars par jour, un montant dissuasif. Cela a permis de préserver des écosystèmes uniques, mais aussi une culture singulière, loin du tourisme de masse qui transforme d’autres pays himalayens.

Le Gangkhar Puensum est le symbole de cette exception. En restant inviolé, il offre à la communauté internationale quelque chose de rare : un mystère. Combien de temps durera encore l’interdiction ? Personne ne le sait. Mais pour l’heure, le plus haut sommet du monde à n’avoir jamais été vaincu continue de hanter l’imaginaire des alpinistes, et c’est peut-être ce qui le rend si précieux.