« Gouverner et être gouverné tour à tour. » C’est ainsi qu’Aristote définit la démocratie. Pas le vote. Pendant près de deux siècles, la cité la plus puissante du monde grec a confié ses magistratures, ses tribunaux, ses conseils à des citoyens désignés par le hasard. Une pratique que l’historienne Nina Roux, dans Tirage au sort et démocratie (PUF, 2026), s’attache à décrypter avec une précision d’orfèvre et qui invite à revoir nos évidences politiques les plus profondes.
Nina Roux est tombée sur le sujet « par hasard »… « sans mauvais jeu de mots », précise-t-elle en souriant. Dans son livre, elle démonte, une à une, les idées reçues sur la démocratie athénienne. Et, en creux, sur la nôtre.
Être citoyen suffit pour être compétent politiquement
Première surprise : le tirage au sort athénien n’est pas, à l’origine, une affaire d’égalité ou de représentativité. « Si on lit Aristote, qui est notre principale source sur le sujet, il nous dit que c’est avant tout un outil au service de la rotation », explique Nina Roux. Le but n’est pas de s’assurer que toutes les couches de la société soient représentées. C’est avant tout d’empêcher que le pouvoir reste toujours entre les mêmes mains.
Chaque année, des centaines de citoyens sont appelés à siéger dans les institutions, puis à rentrer chez eux. La fois suivante, d’autres les remplacent. Le pouvoir circule. Ce qui obsède les Athéniens, c’est de briser les réseaux. Empêcher qu’une coterie d’hommes bien connectés ne capte durablement les institutions.
Reste une objection évidente. Déjà dans l’Antiquité, elle surgit dans les discussions : peut-on vraiment confier la cité à n’importe qui ? « Personne ne voudrait choisir un capitaine de bateau par la fève [au hasard, NDLR], ni un maçon, ni un aulète [joueur de l’instrument de musique aulos, NDLR], ni qui que ce soit dans des métiers où les erreurs prêtent beaucoup moins à conséquences que dans ceux qui font dommage à la cité », peut-on lire dans Les Mémorables de Xénophon.
Mais à Athènes, on leur répond qu’être citoyen suffit pour être compétent politiquement. Dans les institutions ouvertes au tirage au sort (tribunaux, conseils, magistratures), une fois désigné au hasard, le citoyen passe une docimasie, un contrôle préalable. « Mais on ne vérifie absolument pas les compétences, précise Nina Roux. On vérifie juste que c’est bien un citoyen. » Seules exceptions : les fonctions militaires et financières, jugées trop techniques.
Une machine contre la corruption
Concrètement, à partir du IVe siècle avant notre ère, Athènes invente un dispositif sophistiqué pour le tirage au sort : le klèrotèrion. Une grande stèle de marbre, percée de fentes horizontales. Chaque citoyen y insère sa plaque d’identité en bronze dans la colonne correspondant à sa tribu. Sur le côté, un tube vertical reçoit un mélange de billes blanches et noires. On les libère une à une par le bas. Bille blanche : toute la rangée est sélectionnée. Bille noire : toute la rangée rentre chez elle. « On tire au sort dix personnes par dix personnes », résume Nina Roux.
Pourquoi une telle sophistication ? Parce que le tirage au sort est une réponse à une crise. Au début du IVe siècle, Athènes sort de violents épisodes oligarchiques. Des coups d’État menés par des élites ont brièvement renversé la démocratie. Des partisans de l’oligarchie ont réussi à faire passer des décrets en leur faveur en jouant avec les règles du jeu démocratique.
D’où cette innovation mécanique. « L’idée, explique Nina Roux, c’est d’éviter à tout prix l’influence des citoyens les plus riches dans les institutions. » Aristote lui-même insiste : dans les tribunaux, le tirage au sort sert à empêcher qu’on sache à l’avance qui va juger. Impossible donc de préparer des alliances, d’acheter des voix, de construire des réseaux stables.
Faut-il pour autant y voir un modèle d’égalité parfaite ? Pas vraiment, explique Nina Roux. Participer à la politique, cela a un coût. Il faut du temps, de l’argent, et surtout la capacité de se déplacer. Or Athènes est une grande cité – « à peu près 50 kilomètres de largeur et de longueur », rappelle l’historienne. Quand on habite à l’extrémité du territoire et qu’il faut rejoindre le centre à pied, répondre à l’appel du sort peut devenir une gageure.
Pour atténuer cet obstacle, Athènes invente le misthos : une indemnité journalière versée aux citoyens qui participent aux institutions. Mais il ne concerne que certaines institutions, et son montant est modeste, à peine une demi-journée de salaire pour un ouvrier moyen, soit une trentaine d’euros en équivalent contemporain. De quoi se payer son repas. Pas de quoi compenser trois heures de marche aller-retour.
Le « triomphe du vote » et les révolutionnaires
Comment une telle pratique a-t-elle pu disparaître ? Avec les Révolutions américaine et française, le tirage au sort est durablement éclipsé par ce que le politologue Bernard Manin appelle « le triomphe de l’élection ».
La plupart des révolutionnaires, dans le sillage des Lumières, estiment qu’à la tête de l’État, il faut les meilleurs, les plus éclairés, les plus compétents. Ce qui revient souvent, dans les faits, à dire : les plus aisés. « Claire conscience que les représentants élus seraient et devraient être des citoyens distingués, socialement distincts de ceux qui les élisaient », écrit Bernard Manin.
Au XIXe siècle, des historiens jugent même inexplicable le fait que des gens aussi sages que les Athéniens aient confié leurs magistratures au hasard. Or justement, pour Aristote, c’est l’élection qui est suspecte. Choisir le « meilleur », l’aristos, c’est déjà faire de l’aristocratie. Le tirage au sort, lui, organise la véritable rotation du pouvoir entre égaux.



