Histoires et secrets de famille, successions : comment les généalogistes enquêtent et réécrivent des vies. Sorte de détectives privés juridiques, les généalogistes sont de plus en plus nombreux dans la région. Leur métier, de "passion", est très encadré et recouvre une multitude de scénarios.
Des travailleurs de l'ombre en plein essor
Ils sont des travailleurs de l’ombre. De leur discrétion émerge une profession méconnue, mais ô combien en plein développement, celle des généalogistes. Si leur rôle croît au fil des années, c’est qu’il est dicté par l’évolution de notre société. Une société "de plus en plus mélangée" et "géographiquement, de plus en plus mobile", comme le note Emilie Ferre-Brun, généalogiste montpelliéraine depuis plus de 20 ans, aujourd’hui à la tête de la direction régionale du cabinet spécialisé national Guénifey. "Nous réécrivons des vies", explique-t-elle de manière imagée. Au bout de leur mission, d’un travail particulièrement minutieux, "de belles choses et de la noirceur". De la profusion de pièces qui composent un parcours de vie, elle et ses confrères reconstituent le puzzle. Celui de la vie d’un défunt par exemple, dont on recherche les "ayants droit", ces héritiers qui, parfois, découvrent un père ou retrouvent celui qu’ils ont perdu de vue depuis plusieurs décennies.
Deux types de généalogie
"Il y a deux types de généalogie, décrypte Ludovic Thomas, généalogiste associé au cabinet Veyron-Perrin, à Remoulins, dans le Gard. Il y a la généalogie successorale et la généalogie familiale". La première est celle qui mobilise le plus la profession. La seconde est "plus un hobby, une démarche personnelle", précise Emilie Ferre-Brun. Et c’est la première qui sert de vecteur à l’activité des généalogistes. "Nous sommes sur des problématiques qui sortent de l’ordinaire, insiste Ludovic Thomas. Nous sommes mandatés par une mission, la plupart du temps par un notaire, pour apporter tous les éléments manquants pour mener à bien une succession".
Partenaires privilégiés des notaires
Partenaires privilégiés des notaires, les généalogistes le sont assurément. "Ils représentent 60 % à 80 % des saisines", ajoute Emilie Ferre-Brun. "Combien d’héritiers peuvent présenter les livrets de famille ?" La mission est bien balisée. "Il s’agit de localiser un héritier disparu, rechercher des légataires ou des bénéficiaires de contrat d’assurance vie", telles sont les principales missions des quelque 600 généalogistes successoraux de France, comme le précise cette dernière. Car, "en l’absence d’éléments probants, le notaire ne peut se contenter des déclarations des successibles et d’encourir le risque d’omettre un héritier". Il va alors "solliciter" le professionnel. "Combien d’héritiers peuvent présenter à leur notaire les livrets de famille de leurs auteurs", s’interroge la directrice régionale de Guénifey. "Et qui connaît parfaitement les descendants des frères et sœurs, de ses arrière-grands-parents ?" Les inconnues sont multiples. Aux généalogistes de les éclairer et apporter, "sur un plateau au notaire", les réponses nécessaires. Fournir un dossier avec des "réponses clé en main".
Un assembleur de preuves
"Le notaire a compris aujourd’hui l’utilité de notre profession dans des dossiers de succession de plus en plus compliqués, du fait de la mobilité internationale, de la diversification des profils, de l’explosion de la famille", insiste Ludovic Thomas. Face au notaire, le généalogiste est engagé dans un parcours sinueux et toujours incertain pour mener à bien sa mission. Celle d’une sorte de détective de la personne, d’un assembleur de preuves, où chaque étape ressemble à ces poupées russes, où chaque porte ouverte en ouvre une autre.
Les types de recherches les plus courants
Quels sont les types de recherches les plus courantes ? Celle de vérifier, à partir d’un testament, l’absence d’un enfant à la personne disparue. Car s’il y a un enfant que l’on ne connaît pas, il a forcément des droits. Cela représente environ 40 % de nos dossiers. Il nous faut alors retracer la vie du défunt. On reprend tout le parcours de sa vie.
Spécificités régionales
Y a-t-il des situations qui peuvent être propres à notre région ? Le travail épouse parfois l’histoire du monde. Nous avons beaucoup de dossiers en Espagne, du fait que de nombreux Espagnols ont fui sous la dictature de Franco. Ils se sont installés dans la région, y ont passé leur vie et y sont décédés. Nous devons alors aller en Espagne à la recherche de documents nécessaires au travail du notaire, lors d’une succession. Nous allons également en Algérie, du fait de nombreux rapatriés qui y sont nés, avant de quitter le pays à l’indépendance. Comme pour l’Espagne, nous devons récupérer des documents, souvent auprès des autorités locales. Mais je ne vous cache pas que, vu les relations actuelles entre les deux pays, les délais sont parfois plus longs que d’habitude.
Tendances actuelles
Quelles sont les tendances actuelles ? Des dossiers qui peuvent partir dans tous les sens, vers plusieurs pays à la fois, comme au Mexique, en Thaïlande, en Pologne, au Pakistan. On ressent bien là la mondialisation. Par exemple, dans l’Hérault, beaucoup de dossiers nous mènent en Belgique car de nombreux Belges s’y sont installés. Du côté de l’Aude, ce sont les Britanniques.
"Nous ne sommes plus dans des schémas classiques, tels qu’on peut les vivre et connaître au quotidien, dans la banalité et la normalité d’une vie, comme le rappelle Thibaut Bénéfice, du cabinet Veyron-Perrin, à Remoulins. Il s’agit d’un "vrai travail de fourmi", où l’on peut "partir soit de la naissance, soit de la fin". Avec, au bout, ces pièces manquantes, ces héritiers dont on ignorait parfois l’existence et qui se retrouvent projetés dans une réalité inattendue, un retour vers leur passé enfoui, dont ils sortent souvent avec un bénéfice, celui d’être le ou l’un des légataires d’un testament imprécis.
Un héritier oublié peut contester 10 ans après mon travail
"Il arrive que le premier contact avec la personne soit compliqué, difficile, reconnaît Ludovic Thomas. On débarque dans la vie d’une personne et on lui demande des informations personnelles. On comprend la prudence et la crainte qu’il y a en face". "Parfois, certains raccrochent le téléphone", ajoute Thibaut Bénéfice. "Notre métier présente de vrais enjeux, confie Emilie Ferre-Brun. Un héritier oublié a 10 ans pour venir contester mon travail. Il est donc impérieux d’être très précise et pointue".



