Christophe Guilluy : "Aucun système ne peut faire vivre une oligarchie sans que la majorité en profite"
Christophe Guilluy : "Aucun système ne peut faire vivre une oligarchie"

Christophe Guilluy : "Aucun système au monde ne peut faire vivre éternellement une oligarchie sans que la majorité en profite"

À travers une fable orwellienne, le géographe, inventeur du concept de la France périphérique, dénonce le schisme culturel qui s'est installé entre deux France. Propos recueillis par Laure Joanin.

Pourquoi avoir choisi de prolonger votre analyse sur la fracture entre élites urbaines et classes populaires avec un récit allégorique ?

Cela fait trente ans que je bosse sur des chiffres, mais la fracture existentielle ne se mesure pas, contrairement à la fracture économique. La fable permet d'aller à l'essence du schisme culturel qui est en cours en Occident : la lutte acharnée entre Metropolia, bulle de la société individualiste, néolibérale et égotique, et Peripheria où survit la majorité ordinaire. C'est la première fois dans l'histoire que l'élite s'est coupée de la sève de la multitude. Pour dire ce basculement à l'œuvre, la fable satirique et philosophique s'est imposée naturellement. Car, au fond, des siècles passés, il ne reste pas de chiffres, mais de la littérature, du théâtre et des fables.

Comment s'est opérée la fracture entre ces deux planètes qui, autrefois, n'en formaient qu'une ?

Par une "colonisation" à la fois économique et des esprits. Dans les années 70-80, il y a eu l'idée que la Chine produirait pour nous et qu'on concentrerait les emplois qualifiés dans les métropoles avec un peu de redistribution pour compenser la disparition des usines. Résultat, aujourd'hui, trois quarts des richesses sont produites par les métropoles où ne vivent que 30 % de la population. C'est un problème à la fois économique et philosophique. La colonisation des esprits s'est faite avec l'idée que l'individualisme et le consumérisme étaient l'horizon indépassable. Je ne dis pas que les gens ordinaires sont plus vertueux, mais le monde de Peripheria, contrairement à celui de Metropolia, est le monde des limites, matérielles, géographiques… À moins de 1 000 euros par mois parfois, la solidarité est une nécessité. Bref, il y a une vie qui s'inscrit dans la continuité de ce qu'est une société. Or, le modèle de Metropolia s'est affranchi de 70 % de la population. Et cette rupture-là est pour moi au cœur de l'effondrement de l'Occident. On ne fait pas une société en tournant le dos à l'hinterland.

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Votre point le plus fondamental, c'est la dépossession culturelle de la "majorité ordinaire"…

Oui, et j'en veux pour preuve la production culturelle aujourd'hui. Émise par les grandes métropoles, elle tourne en gros autour de la petite bourgeoisie égotique des grandes villes avec ses petits problèmes et sa vision du monde. Et toutes les représentations culturelles sont caricaturales ou ostracisantes quand elles tendent à éclairer la réalité de Peripheria. Or, cette éviction d'une partie de l'âme du peuple assèche la pensée. Metropolia est une bulle culturelle qui finira par exploser.

Vous prédisez la victoire de Peripheria. Est-elle inéluctable ?

Je le pense, une société qui ne crée plus de richesses et emprunte 750 millions par jour sur les marchés financiers est condamnée à se réformer. Aucun système au monde ne peut faire vivre éternellement une oligarchie sans que la majorité en profite. Je donne toujours l'exemple du cinéma français : on peut produire tous les films qu'on veut avec l'argent public, ça se joue devant des salles vides. Le modèle ne tient qu'à un fil, si le robinet d'argent s'arrête, tout est fini. On assiste aujourd'hui à un phénomène sidérant pour les gens de Metropolia, la majorité ordinaire s'est désidéologisée et autonomisée culturellement. Elle a fait le constat qu'on ne l'écoute plus, elle ne se reconnaît plus dans les représentations du monde que les élites lui assènent 24 heures sur 24.

"Metropolia et Peripheria", éditions Flammarion, 21 euros, 224 pages.

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La ZFE, nouvelle citadelle

Quand on lui parle des ZFE, ces zones à faibles émissions instaurées dans de nombreuses villes pour limiter l'accès aux véhicules les plus polluants, Christophe Guilluy éclate de rire… "La ZFE, c'est la bourgeoisie qui se citadellise" dit-il avec une ironie grinçante. "Vu le prix de l'immobilier, le quidam moyen ne peut déjà plus vivre au cœur des métropoles qui, par une formidable inversion du langage, s'affichent villes ouvertes… Et comme si cela ne suffisait pas, on installe l'octroi. Et ce sont des villes dites progressistes qui font cela, quel symbole ! Le retournement est fascinant !"