Russie : un réseau secret d'armes chimiques actif malgré l'interdiction
Russie : réseau secret d'armes chimiques actif

En 1993, la communauté internationale s'est réunie à Paris pour signer la Convention sur les armes chimiques. Quatre ans plus tard, en 1997, leur utilisation est devenue strictement interdite. 193 États, dont la Russie, ont apposé leur sceau. Pourtant, Moscou n'a jamais cherché à freiner ses laboratoires, comme le révèle le média d'investigation russe Proekt. Dans une vidéo repérée par Courrier international, les journalistes dressent le tableau d'un système souterrain qui permet au Kremlin d'entretenir son recours aux substances toxiques, autant contre ses opposants politiques que sur le front. Pour tester leur efficacité, Moscou n'hésite pas à infliger ces poisons à ses propres soldats.

Un réseau de cinq instituts et plus de 3 500 personnes

Le média indépendant Proekt a consulté la liste d'employés d'instituts scientifiques russes impliqués dans le programme de développement d'armes chimiques. Au total, ses journalistes estiment que cinq instituts et plus de 3 500 personnes, impliquées à divers niveaux, permettent aujourd'hui à Moscou d'employer des armes chimiques.

Le GosNIIOKhT, figure de proue de la nébuleuse

Figure de proue de cette nébuleuse, le GosNIIOKhT (Institut d'État de recherche en chimie organique et technologie) et ses 700 salariés. Sous l'URSS, ce centre était chargé du développement des agents toxiques. Entre autres, il est à l'origine du Novitchok, qui se classe parmi les poisons les plus agressifs au monde. Dix fois plus concentrés que les autres, selon Vil Mirzayanov, leur inventeur. L'utilisation contemporaine de ces substances, qui fonctionnent par le blocage de la transmission des informations nerveuses jusqu'aux organes, est documentée : ce sont elles qui ont servi à l'empoisonnement d'Alexeï Navalny en 2020, selon les autorités européennes.

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Sauf que, officiellement, depuis l'entrée en vigueur de la Convention sur les armes chimiques, le GosNIIOKhT a été chargé de détruire l'entièreté de son arsenal, conformément aux engagements pris par l'ensemble des pays signataires. Et selon les journalistes de Proekt, il n'en est rien.

Le centre Signal et ses expérimentations

Un autre laboratoire, le centre Signal, est lui aussi toujours en activité, selon le média d'investigation. Complètement autonomes, ses quelque 500 employés seraient en capacité de synthétiser des substances toxiques, d'améliorer les armes chimiques et de les adapter aux différences génétiques des populations. Entre autres, le centre aurait développé la nanoencapsulation, technique qui permettrait de retarder l'action d'un poison et d'en masquer l'usage.

Son directeur, Artur Zhirov, serait en contact étroit avec des agents du FSB. Selon le média, le relevé de ses appels téléphoniques et sa géolocalisation ont permis d'établir qu'il avait participé activement à la préparation de l'empoisonnement d'Alexeï Navalny. L'expert des armes chimiques serait également mis en cause dans l'attaque toxique contre l'oligarque russe Roman Abramovitch en 2022. Avant de prendre la tête du centre Signal, Artur Zhirov dirigeait le Centre scientifique du ministère de la Défense moscovite. Aujourd'hui, les deux laboratoires continuent de collaborer. Deux autres centres sont en lien étroit avec Signal : le 33e Institut central du ministère de la Défense, un ancien site de substances toxiques, et l'Institut de médecine militaire de Saint-Pétersbourg.

Des tests sur des soldats volontaires

Pour tester l'efficacité de ses armes chimiques, ce dernier établissement réaliserait des essais sur des militaires volontaires. Selon les descriptions de son directeur, Sergueï Tchapour, des soldats en service actif ont été recrutés pour subir des tirs d'artillerie à diverses distances. Le but est d'évaluer les effets physiologiques, neurologiques et cognitifs des poisons afin de déterminer le type de munition nécessaire pour éliminer l'ennemi. Parmi les symptômes observés chez les soldats exposés, les scientifiques ont relevé une augmentation grave et parfois critique de la pression artérielle, un changement du système vasculaire et nerveux ainsi que la perte des fonctions sensorielles et logiques. Des résultats dont Sergueï Tchapour a salué la garantie de lésions d'au moins un niveau de gravité moyen.

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Le projet de super-soldats

Grâce à ses armes chimiques, le réseau de laboratoires russe s'est fixé un autre objectif : développer des super-soldats. Dans les années 2000, Pavel Shalimov, le directeur du centre de médecine extrême (ancêtre de Signal) se félicitait : un soldat ayant suivi un traitement à base de psychostimulants est capable d'affronter quatre adversaires, de parcourir 80 kilomètres et de tirer dix balles sur une cible à 300 mètres. Nous avons également découvert l'existence d'une substance capable de prolonger la vie d'un combattant après une blessure mortelle. Accusé de créer des zombies, il se défendait : sans les zombies, comme vous dites, il y aurait eu bien plus de morts parmi les nôtres en Tchétchénie.

Condamnations internationales

L'utilisation contemporaine d'armes chimiques par la Russie est un secret de polichinelle. À plusieurs reprises, la communauté internationale a condamné ces méthodes. En février dernier, réagissant à l'enquête sur la mort d'Alexeï Navalny, la France, le Royaume-Uni, la Suède, les Pays-Bas et l'Allemagne se disaient inquiets que la Russie n'ait pas détruit tout son arsenal chimique. Deux ans plus tôt, en mai 2024, les États-Unis avaient déjà imposé des sanctions à Moscou pour son utilisation de substances toxiques sur le front ukrainien. En mai 2025, l'Union européenne emboîtait le pas à Washington.