Un tournant historique pour l'Allemagne
De notre envoyé spécial à Berlin, Les menaces futures obligent parfois à expier les fantômes du passé. Face à la crise ukrainienne et l'embrasement général de la planète, le chancelier allemand Friedrich Merz a annoncé vouloir bâtir la plus grande armée conventionnelle d'Europe et faire du pays la première puissance militaire du continent. Un objectif longtemps inimaginable, en raison de l'éléphant au milieu de la pièce : son passé nazi.
Dès 1952, la reconstruction d'une armée politiquement acceptable après la Seconde Guerre mondiale se fondait autour du principe du Staatsbürger in Uniform, le citoyen en uniforme. À l'échelle individuelle, les soldats recevaient de nombreux cours d'éducation civique, une insistance sur les devoirs démocratiques et le droit de désobéir à un ordre contraire à la morale. À l'échelle de l'armée, la Bundeswehr participait principalement à des missions diplomatiques ou humanitaires, loin des conquêtes prussiennes passées.
Le retour de la culture guerrière
Une philosophie qui semble aujourd'hui parfois anachronique. C'est en tout cas la thèse provocatrice de l'historien Sönke Neitzel dans son livre Guerriers allemands. Du Reich allemand à la République de Berlin – Une histoire militaire, plusieurs fois réédité depuis 2020 et best-seller dans son pays.
Selon l'ouvrage, le soldat allemand reste, à travers toutes les époques, un guerrier qui combat et qui tue. Or, depuis 1945, l'Allemagne a trop voulu « civiliser et moraliser » son armée. C'est cette déviation des racines historiques de l'armée qui expliquerait, selon l'historien, les difficultés de recrutement. Plutôt que le Staatsbürger in Uniform, Sönke Neitzel propose donc d'embrasser à nouveau la culture guerrière prussienne et de forger le Demokratischer Krieger, le guerrier démocratique.
« Les montagnes de concepts bien intentionnés sur la Bundeswehr comme institution démocratique n'ont rien changé au fait que de moins en moins de jeunes hommes étaient prêts à défendre la démocratie les armes à la main. »
Face aux Russes, « on ne se défend pas avec des droits civiques »
Un sondage du DeZIM-Institut en décembre 2025 montrait que seulement 23 % des personnes interrogées déclarent qu'elles-mêmes seraient personnellement prêtes à effectuer un service militaire obligatoire ou à s'engager comme soldat volontaire ou professionnel. Chez la génération concernée, les 18-28 ans, seulement 14 % se disaient prêts à servir dans l'armée. Dans les faits, la Bundeswehr a toutes les peines du monde à atteindre ses objectifs annuels de 20 000 volontaires.
« Les vieux, ils sont toujours prêts à nous voir faire la guerre, après 70 ans de paix », ironise Bill, étudiant berlinois, en engloutissant son döner loin du chaos du monde. Il imagine d'ailleurs une mobilisation bien inutile : « Les Russes galèrent pour le moindre km2 en Ukraine, je ne pense pas qu'ils retourneront à Berlin de sitôt. Merz parle dans le vent, comme sur tous les sujets. »
Et revoilà l'Allemagne et Berlin à nouveau divisés en deux blocs : les partisans du citoyen en uniforme, et ceux du guerrier démocratique. C'est le cas de Franz* (prénom modifié), militaire volontaire : « Hitler est mort en 1945, même mes grands-parents n'étaient pas nés ! Il est temps de s'émanciper. Aujourd'hui, les ''nazis'' sont de l'autre côté : la Russie. Regardez ce qu'ils font en Ukraine : Ils violent, ils pillent, ils tuent. Un jour, ils viendront pour nous. Je ne suis pas sûr qu'on se défende avec des droits civiques ou le rappel de la Constitution. »
Se réarmer mais loin du champ de bataille
Le sujet reste toutefois hautement sensible. En juillet 2024, le ministère de la Défense diffusait en interne des notes à l'armée. Le document portait notamment sur l'importance de valoriser « l'excellence militaire », plutôt que les « performances d'intégration dans la société » du citoyen soldat. Tollé à gauche et dans les milieux pacifistes, craignant un retour des valeurs militaires traditionnelles et faisant le rapprochement avec la propagande nazie. Le texte fut grandement retoqué.
Militante pacifiste, Hannah, 34 ans, s'inquiète du retour en grâce d'un militarisme assumé et revendiqué comme une « tradition allemande » : « Notre pays est né de la guerre en 1870, ce qui a entraîné la guerre de 14 puis le pire en 1939-1945. On a enfin réussi à stopper ce cycle infernal, et on veut remettre ce modèle en question ? »
Face à ce dilemme, Bill a bien une idée. Se réarmer oui, mais « pour aider militairement les Polonais ou les Ukrainiens. Notre place n'est plus sur les champs de bataille, nous avons déjà participé à trop de guerres, de crime et de drames. Donnons-leur des tanks et des missiles, et restons loin de tout ça ». Il se dit volontaire « à payer un impôt pour le réarmement » mais pas vraiment décidé à mourir lui sur un obscur champ de bataille du Donbass.
« Qu'offrir à part des soldats ? »
Reste toutefois un problème insoluble : avec quel financement ? L'Allemagne n'engendrait que 0,2 % de croissance en 2025, après deux ans de récession. Ses piliers industriels et le prix de l'énergie explosent. Surtout, l'Allemagne n'a pas d'avions nationaux, de tête nucléaire, de porte-avions… Et si l'industrie de l'armement dit tourner à plein régime, les commandes tardent à sortir des usines. « C'est pour cela que je suis pour le service militaire. Que peut-on offrir à l'Europe si ce n'est des soldats ? », justifie de son côté Sofia, sexagénaire. La retraitée espère toutefois que les accords européens permettront « une collaboration pleine entre les pays sur l'armement ». Une coopération, loin des fantômes de 39-45 qui ne cessent de planer sur Berlin.



