Jordan Bardella en terrain conquis à Eurosatory : le RN muscle son offre défense
Bardella à Eurosatory : le RN muscle son offre défense

Jamais un représentant du Rassemblement national n’avait été reçu avec autant de ferveur. Le 19 juin 2024, Jordan Bardella a eu droit à un véritable bain de foule dans les allées d’Eurosatory, le salon mondial de la défense et de l’armement. À l’aube du premier tour des élections législatives, le dauphin de Marine Le Pen a pu endosser son costume de candidat à Matignon. Crochet par le stand du ministère des Armées, déambulation entre les chars Leclerc et hélicoptères d’Airbus, poignée de main à Nicolas Chamussy, alors PDG du fabricant du canon Caesar, KNDS… Jordan Bardella a testé sa popularité auprès des industriels de l’armement.

Un discours offensif

« L’économie de guerre mise en œuvre par Emmanuel Macron est bien légère depuis deux ans », n’a pas hésité à tacler le chef de file du RN, avant de marquer son soutien à l’Ukraine et son opposition à une sortie de la France du commandement intégré de l’Otan. Une ligne nouvelle à l’époque pour son parti et contraire à celle défendue par Marine Le Pen en 2022.

Opération normalisation

Dans son opération normalisation, le RN a voulu gommer au maximum les irritants de son programme, y compris en matière de défense nationale. Exit l’arrêt des coopérations de défense avec l’Allemagne et la « recherche d’une alliance avec la Russie », qui était jusqu’en 2024 l’un des marqueurs de Marine Le Pen. Le parti cherche à gagner en crédibilité. La mission a été confiée à Ambroise de Rancourt, le directeur de cabinet de Marine Le Pen. Le jeune énarque connaît les arcanes du ministère des Armées pour y avoir passé trois ans. Cet ex-mélenchoniste, connu pour sa propension à produire des notes à la chaîne, peut se targuer d’un furtif passage à la direction générale de l’armement (DGA). Ce bras armé de l’État se charge de piloter les grands programmes militaires français, dont la construction du nouveau porte-avions, sur le temps long et d’équiper les forces françaises en passant commande auprès des industriels.

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Un séminaire secret

Au fil d’un séminaire organisé les 16 et 17 avril dans un lieu tenu jalousement secret, Ambroise de Rancourt a présenté aux cadres lepénistes une série de livrets thématiques sur les fondamentaux du parti. Celui qui critique ouvertement les insuffisances de la dernière loi de programmation militaire se coordonne avec Renaud Labaye, un ancien de Bercy formé à Saint-Cyr et à HEC, désormais secrétaire général du groupe RN au Palais Bourbon, pour phosphorer sur de nouvelles propositions et préparer des « briques », dit-on en interne, parmi lesquelles le futur candidat pourra piocher.

Le cercle des Horaces

Longtemps, le RN a pu compter sur un vivier de conseillers de l’ombre pour cogiter autour des enjeux de dissuasion nucléaire, de grands programmes d’armement ou d’exportations militaires. Lancé en 2015, le cercle de réflexion des « Horaces » rassemble encore aujourd’hui des hauts fonctionnaires et anciens conseillers ministériels tentés par l’aventure lepéniste, sous le sceau du secret. À sa grande époque, le club, qui se réunissait tous les lundis de 18 heures à 20 heures au 91 rue du Faubourg-Saint-Honoré, à deux pas de l’Élysée, comptait dans ses rangs un ancien amiral de la Force océanique stratégique (Fost), le pendant naval de la dissuasion nucléaire française. Le plus souvent en présence de Marine Le Pen, ce petit monde était amené à passer en revue les principaux dossiers du moment. Avec un angle mort assumé : les questions de renseignement, sur lesquelles Les Horaces se distinguent par leur réserve.

« Nicolas Lesage (l’ancien directeur de cabinet de Marine Le Pen, ndlr) a fait office de rabatteur pendant des années pour rameuter des officiers et généraux, dont un général commandant de la légion étrangère un peu couillon. Mais, encore aujourd’hui, ces profils rasent les murs », résume une pièce maîtresse du programme de la candidate à la présidentielle de 2022. Le général Emmanuel Maurin, ancien commandant des forces françaises en Afghanistan, fermement opposé à la coopération européenne en matière de dissuasion nucléaire prônée par Emmanuel Macron, pilote aujourd’hui le pôle défense de ce cénacle.

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Rencontres discrètes avec les industriels

La discrétion prévaut également dans les liens qu’entretient le RN avec les grands industriels de la défense. À l’heure où Marine Le Pen et Jordan Bardella rencontrent le grand patronat français, c’est tout au plus si quelques dîners avec des patrons dépendant de la commande publique dont Eric Trappier (Dassault) ou Guillaume Faury (Airbus) ont fuité ces derniers mois. Au Parlement européen, les rencontres planifiées entre Pierre-Romain Thionnet, le lieutenant de Jordan Bardella sur les questions de défense, et les représentants de groupes du secteur, dont MBDA, Dassault ou Exotrail, un propulseur de petits satellites, se tiennent le plus souvent en présence d’autres eurodéputés. Le général Christophe Gomart (PPE), aux manettes du renseignement militaire français de 2013 à 2017, est bien souvent dans les parages.

« Il n’est pas rare que les industriels de l’armement fournissent en sous-main des notes blanches aux différents partis, surtout en prévision de la prochaine échéance électorale », souffle un communicant proche des armées. Quelques irréductibles refusent tout contact. « Le président de Safran, Ross McInnes, est anti-dialogue avec le RN », explique-t-on ainsi au sein du groupe français.

À l’Assemblée nationale, des efforts pour gagner en légitimité

À l’Assemblée nationale, le RN ne ménage pas ses efforts pour gagner en légitimité en matière de défense. Au tout début du mois d’avril, le vice-président RN de la commission défense, Frank Giletti, a tenté un coup de force pour placer un député de ses rangs à un poste stratégique, celui de co-rapporteur de l’actualisation de la loi de programmation militaire. Sans succès. Le parti a en revanche réussi à s’emparer d’un nouveau dossier, au détriment du Parti socialiste : l’avenir de l’industrie terrestre en Europe, qui sera suivi de près par Laurent Jacobelli.

Un nouveau cheval de bataille : la protection des pépites stratégiques

Depuis le début de l’année, les élus du RN ont trouvé un nouveau cheval de bataille : la préservation des pépites stratégiques françaises, notamment de la défense, face aux prédations étrangères. Accusé de « soumission aux intérêts américains », le ministre de l’économie Roland Lescure a dû répondre au procès en « trahison » intenté par Marine Le Pen ou encore par le député Alexandre Sabatou, après la cession de l’entreprise française de la défense LMB Aerospace à l’Américain Loar Group. L’intérêt des élus lepénistes pour le sujet n’a pas toujours été aussi exacerbé. En avril 2025, le groupe parlementaire avait été le seul à rendre copie blanche sur la « Revue nationale stratégique », un texte pourtant fondamental censé définir les futures orientations françaises en matière de défense et de sécurité.

Lignes de fracture internes

L’opération séduction du RN vis-à-vis du monde de la défense passera par une clarification des propositions de ses deux candidats potentiels. Plusieurs lignes de fracture demeurent entre les clans Le Pen et Bardella. « La pomme de la discorde du RN en matière de défense, c’est l’Otan », souligne l’un des architectes de la campagne de 2022. En privé, Marine Le Pen ronge son frein depuis le changement de ligne impulsé par Jordan Bardella, qui a pris position contre une sortie du commandement intégré. « On se rattrapera quand on sera à l’Élysée », a-t-elle glissé à son premier cercle, peu après la sortie du dauphin du RN.