Une réforme des secours d'urgence qui suscite des tensions
Le gouvernement prépare une mesure qui ne fait pas l'unanimité dans le monde du secours. Dans le cadre du prochain projet de loi de décentralisation annoncé pour le printemps, l'exécutif souhaite confier aux préfets l'organisation des secours d'urgence aux personnes dans leur département. Cette initiative provoque l'inquiétude des Samu et des ambulanciers privés, qui dénoncent une prise de pouvoir du ministère de l'Intérieur sur un domaine traditionnellement partagé.
Le système actuel : une organisation duale jugée inefficace
Actuellement, le secours d'urgence aux personnes repose sur deux organisations distinctes : celle des pompiers (joignables via le 18) et celle des Samu (joignables via le 15). Bien que ces deux entités collaborent quotidiennement, elles conservent des centres d'appels séparés dans 80% des départements et disposent de réseaux d'ambulances différents : les rouges pour les pompiers, les blanches pour le Samu, complétées par celles des ambulanciers privés et du Smur (avec un médecin à bord).
Pour certains acteurs, cette organisation duale n'est plus tenable. Olivier Richefou, président du conseil général de Mayenne et président de la Conférence nationale des services départementaux d'incendie et de secours, s'est exprimé clairement lors d'une conférence à Secours Expo, le salon du secours d'urgence à Paris : « Notre pays marche sur la tête. Nous sommes en déficit, le coût de la dette va exploser et, pour le secours d'urgence, on continue d'avoir deux lieux différents où l'on prend les appels d'urgence. Sur le terrain, on continue d'avoir deux acteurs qui tiennent des permanences, des astreintes et attendent arme au pied pour intervenir. »
La proposition gouvernementale : une politique départementale sous l'égide du préfet
Le gouvernement, par la voix du ministre concerné, souhaite profiter du projet de loi de décentralisation pour réformer en profondeur le secours d'urgence. La proposition consiste à créer dans chaque département une « politique publique de secours d'urgence placée sous l'égide du préfet ». Ce dernier serait chargé de définir « un contrat territorial du secours d'urgence » précisant les responsabilités de chaque acteur :
- Samu et Smur
- Pompiers
- Ambulanciers privés
- Associations comme la Croix-Rouge ou la Sécurité civile
Les pompiers saluent une évolution nécessaire
Les sapeurs-pompiers accueillent favorablement cette évolution. Les secours à la personne représentent 87% de leurs interventions, et ils expriment régulièrement le sentiment d'être de simples auxiliaires pour les Samu et le système hospitalier, sans que leurs contraintes spécifiques ne soient suffisamment prises en compte.
Un enjeu crucial pour eux concerne la détermination des lieux de destination des personnes secourues. Les fermetures de petites maternités et de petits hôpitaux les obligent à parcourir des distances toujours plus longues pour acheminer les patients, ce qui allonge considérablement la durée de mobilisation des pompiers volontaires.
Un responsable de service départemental d'incendie et de secours, souhaitant garder l'anonymat, résumait ainsi la situation dans les couloirs de Secours Expo : « Ce n'est pas du tout pareil pour des pompiers volontaires d'emmener une personne dans un centre hospitalier à une demi-heure de route qu'à une heure de route. Les employeurs laissent partir leurs salariés pour sauver des vies, pas pour faire du transport de patients. »
Les Samu et urgentistes expriment leurs réticences
En face, les médecins urgentistes des Samu (chargés de la régulation) et du Smur (chargés de l'intervention) manifestent de vives inquiétudes. Ils redoutent de voir le préfet, et par extension le ministère de l'Intérieur, prendre le pouvoir de décision final dans l'organisation des moyens de secours dans chaque département, ce qui remettrait en cause leur position centrale dans le dispositif actuel.
Pour ces professionnels de santé, la priorité devrait plutôt être la révision du référentiel « Suap-Amu » (Secours d'urgence aux personnes - aide médicale d'urgence), considéré comme la bible du secours d'urgence en France. Cette mise à jour permettrait de désigner de façon plus claire l'acteur le plus adapté pour chaque situation d'urgence :
- Ambulance de pompiers
- Ambulance de pompiers avec infirmier
- Ambulance privée
- Ambulance médicalisée du Smur
Cette réforme des secours d'urgence s'annonce donc comme un dossier complexe, où les enjeux d'efficacité, de rationalisation des moyens et de gouvernance locale se heurtent aux traditions professionnelles et aux prérogatives établies. Le débat promet d'être animé lors de l'examen du projet de loi de décentralisation au printemps prochain.



