Une gauche historiquement hégémonique éclatée à la veille du scrutin
À Créon, ville de 5 000 habitants, le paysage politique local connaît une recomposition majeure à l'approche des élections municipales du 15 mars. Pour la première fois, la gauche, traditionnellement dominante, se présente divisée en deux listes distinctes, tandis qu'une candidature d'extrême droite fait son apparition, bouleversant les équilibres établis.
Le dernier conseil municipal d'une mandature mouvementée
Le 26 février dernier, l'équipe bénévole de Télé Canal Créonnais installait ses trois caméras pour retransmettre en direct ce qui s'annonçait comme la dernière séance du conseil municipal avant les élections. Une atmosphère à la fois souriante et glaciale régnait dans la salle, où siégeaient côte à côte la maire sortante Sylvie Desmond et son premier adjoint Stéphane Sanchis, désormais rivaux électoraux.
Cette division n'est pourtant pas une première dans l'histoire politique créonnaise. En 2020 déjà, le maire sortant Pierre Gachet avait dû affronter sur sa gauche le communiste Pierre Huguet. Bien que victorieux avec 51,75% des voix, Pierre Gachet avait vu sa majorité se renforcer dès le début du mandat après une série de démissions dans la liste minoritaire, permettant la formation d'une équipe unique au conseil municipal... jusqu'en 2024.
La fracture définitive
La suspension du projet de médiathèque a constitué le point de rupture. L'aile gauche du conseil, profondément déçue, s'est abstenue en nombre lors du vote du budget, provoquant une fracture irrémédiable au sein de l'assemblée. Ce 26 février marquait ainsi le dernier conseil municipal pour Pierre Gachet, élu depuis 1989 et deux fois maire de la commune.
Un tandem devenu duel
L'histoire récente de cette division remonte à janvier 2025, lorsque Pierre Gachet, « physiquement et psychologiquement fatigué », démissionne. Sa première adjointe Sylvie Desmond lui succède alors pour un mandat qui ne devait initialement durer qu'un an, laissant entendre que Stéphane Sanchis, un autre adjoint, mènerait la liste en 2026.
Le coup de théâtre survient à la fin de l'été 2025 : un mois après la déclaration officielle de candidature de Stéphane Sanchis, devenu entre-temps premier adjoint, Sylvie Desmond annonce à son tour sa candidature à la tête de l'aile gauche du conseil. Depuis cinq mois, le tandem à la tête des affaires créonnaises est ainsi composé de deux adversaires électoraux.
Un travail municipal maintenu malgré les divergences
« Nous avons réussi à mettre nos nombreuses divergences de côté pour finir correctement le mandat », déclare Stéphane Sanchis, tandis que Sylvie Desmond souligne : « Nous nous sommes réunis, comme d'habitude, chaque lundi soir en bureau d'élus. Il y avait moins de monde de l'autre liste au fil des semaines mais le travail a toujours été au service des Créonnais. »
Les autres jours, les deux candidats battent campagne séparément, préparant leurs programmes respectifs. Celui de Stéphane Sanchis affiche une prudence financière marquée, tandis que Sylvie Desmond propose notamment de rouvrir le dossier de la médiathèque.
Un dernier conseil sous tension
Lors de cette ultime séance, Stéphane Sanchis présente un rapport d'orientations budgétaires à la sobriété janséniste, évoquant « un scénario à 500 000 euros, un autre à 1 million selon les options choisies ». À l'issue de sa prise de parole, Sylvie Desmond sollicite les interventions des conseillers. Un silence de cathédrale républicaine s'installe alors dans la salle.
Les quelques délibérations, toutes consensuelles, sont adoptées à l'unanimité. Pierre Gachet, toujours conseiller municipal, fait un point sur le syndicat intercommunal des eaux où il représente la commune. Sylvie Desmond clôt la séance avec un « merci pour ces années de confiance, de projets », relevant « des débats parfois vifs, toujours nécessaires » avant de se dire « fière de ce que nous avons fait ensemble [...], confiante dans l'avenir de Créon ».
La fin des rituels communs
Une fois la séance levée et les caméras de Télé Canal Créonnais éteintes, Stéphane Sanchis et ses partisans s'éclipsent rapidement. Le verre de l'amitié post-conseil, qui réunissait encore tout le monde il y a peu, ne compte désormais que les proches de Sylvie Desmond.
Le lendemain matin, sur les réseaux sociaux, le premier adjoint souscrit aux mots de conclusion de la maire mais ajoute ce qu'il aurait fait, lui, s'il avait été maire : rendre hommage à Pierre Gachet (un de ses soutiens), saluer ses trente-sept ans d'engagement en tant qu'élu créonnais, mettre en avant le travail des agents municipaux... et celui de Télé Canal Créonnais.
L'extrême droite en embuscade
Longtemps, les scrutins locaux créonnais ressemblaient à une version girondine de « 50 nuances de gauche » sans conséquence réelle, compte tenu de la faiblesse ou de l'absence d'alternative à droite. La configuration change radicalement pour le 15 mars, avec la présence d'une troisième liste, celle du Rassemblement national.
Cette percée de l'extrême droite ne surprend pas totalement au vu des résultats des élections européennes de juin 2024, où Jordan Bardella avait récolté plus de 35% des suffrages dans la ville. Une performance qui place désormais le RN en position de force dans le paysage politique local.
La question qui se pose maintenant pour le second tour du 22 mars prochain est cruciale : face au Rassemblement national, la gauche parviendra-t-elle à se rassembler autour d'une liste unique, ou les deux listes continueront-elles à jouer avec le feu en maintenant leur division ? Les prochains jours seront déterminants pour l'avenir politique de Créon.



