Bagnolet : explosion des hauts revenus et affrontement politique entre indigénisme et gauche traditionnelle
Bagnolet : hauts revenus en hausse et bataille politique indigéniste

Bagnolet, laboratoire de la métamorphose sociale et politique

Les chiffres de l'administration fiscale dessinent un portrait saisissant de l'évolution de Bagnolet, commune de Seine-Saint-Denis. Parmi les 24 676 foyers fiscaux recensés, le nombre de contribuables appartenant à la tranche maximale de l'impôt sur le revenu (100 000 euros et plus) a littéralement explosé en cinq ans. Il est passé de 297 déclarants en 2019 à 494 en 2024, selon les déclarations portant sur les revenus de l'année précédente.

Une transformation sociale à deux vitesses

La progression est tout aussi spectaculaire dans la tranche inférieure, celle des revenus compris entre 50 000 et 100 000 euros. Les ménages concernés sont passés de 1 360 à 2 138 sur la même période. Cette augmentation significative des foyers aisés contraste avec la stabilité du nombre de ménages très modestes, dont les revenus annuels sont inférieurs à 20 000 euros. Ceux-ci restent autour de 12 600, indiquant que la pauvreté n'a pas disparu mais que Bagnolet a attiré une nouvelle population nettement plus prospère.

Cette évolution s'explique en partie par le marché immobilier local, où les prix atteignent en moyenne 6 000 euros le mètre carré, avec des pointes à 10 000 euros selon les données de meilleursagents. Une telle inflation immobilière rend difficile l'accès à la propriété pour les ménages aux revenus moyens.

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Croissance démographique record et finances municipales assainies

Collée à Paris sur sa frontière est, Bagnolet connaît une expansion démographique remarquable. Entre 2020 et début 2024, la commune est passée de 35 800 à 39 500 habitants selon les données de la direction générale des Finances publiques. Des projections fiables, basées sur les mises en chantier et livraisons de logements neufs, indiquent qu'elle franchira cette année la barre des 43 000 résidents.

Avec une hausse démographique de 3,2% sur six ans, Bagnolet affiche la deuxième plus forte progression de Seine-Saint-Denis, derrière Romainville (+5,1%). Cette croissance a largement contribué à redresser des finances municipales qui se trouvaient auparavant dans un état désastreux.

Un champ politique réduit à la gauche et à l'extrême gauche

La transformation démographique se reflète dans les listes électorales, passées de 18 262 inscrits en 2020 à 19 990 aux législatives de 2024, soit 1 728 électeurs supplémentaires. Dans une commune où la victoire aux municipales de 2020 s'est jouée avec seulement 693 voix d'écart, cette évolution est considérable.

Le paysage politique bagnoletais, selon la typologie du ministère de l'Intérieur, va de l'union de la gauche à l'extrême gauche, en passant par les divers gauche et les Écologistes. Ni l'extrême droite, ni la droite, ni le centre n'ont la moindre chance électorale, ne présentant d'ailleurs aucune liste.

Bastion progressiste aux multiples facettes

Bagnolet coche toutes les cases du progressisme contemporain : épicerie bio, recyclerie solidaire rue de la Noue, tiers-lieu associatif le Sample, section locale antifasciste et antivalidiste. L'ex-bastion de la ceinture rouge, communiste de 1944 à 2014, arbore même temporairement un drapeau palestinien au fronton de l'hôtel de ville en septembre 2025, rapidement retiré sur ordre du préfet.

La vie culturelle locale reflète ces orientations, avec une librairie de l'allée Rosa-Parks organisant une séance de signature avec la députée écologiste Sandrine Rousseau le 11 mars, puis accueillant la réalisatrice autrice afroféministe intersectionnelle Amandine Gay le 9 avril.

La recette électorale : séduire les cadres intellectuels précarisés

À l'image de ce qui s'est produit à New York avec l'élection du maire Zohran Mamdani, la victoire à Bagnolet suppose de séduire des cadres de professions intellectuelles. Correctement rémunérés mais souvent asphyxiés financièrement par le coût du logement, ces électeurs sont très réceptifs aux discours sur les injustices sociales. Les « racisés », qu'ils soient du Bronx ou de la Capsulerie (quartier de Bagnolet), constituent à la fois un gage de diversité et un réservoir de voix d'appoint.

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Quand la convergence programmatique dérive vers les attaques personnelles

La similitude des projets politiques sur le logement, les espaces verts ou la qualité des services publics pousse la campagne vers le dernier registre permettant de faire la différence : les attaques personnelles et les coups tordus. Ces pratiques sont fréquentes à Bagnolet, comme l'a illustré l'affaire du faux comité Laïcité république 93 en 2020.

Un an avant le scrutin, le président du Sénat Gérard Larcher reçoit un courrier dénonçant le rapprochement d'Édouard Denouel, alors tête de liste « Bagnolet collectif », avec « plusieurs personnes de Bagnolet dont la réputation n'est malheureusement plus à faire ». Il s'agissait particulièrement du couple d'activistes indigénistes Youcef Brakni et Fatima Ouassak.

Les figures controversées de l'indigénisme local

Youcef Brakni a été l'un des piliers du comité Vérité pour Adama, tandis que Fatima Ouassak est la fondatrice du Front de mères, mouvement propagateur de la théorie du racisme institutionnel. Dans son livre La Puissance des mères (2020, La Découverte) et ses interventions médiatiques, elle soutient que la police est spécialement violente avec les jeunes issus de l'immigration, que les « racisés » sont moins bien soignés à l'hôpital que les Blancs, et que l'éducation nationale est fondamentalement raciste.

Le cynisme électoral révélé

Le véritable expéditeur du courrier dénonçant Denouel n'était autre que Tony Di Martino, maire PS de Bagnolet depuis 2014, qui espérait ainsi ruiner la carrière de fonctionnaire de son plus dangereux rival. Après le premier tour, les deux hommes fusionnent pourtant leurs listes pour emporter la mairie. C'est alors qu'un collaborateur de Di Martino, révolté par ce cynisme, révèle la supercherie.

Pragmatique, Denouel passe l'éponge mais négocie un poste de troisième adjoint et impose au maire des profils atypiques. « Le maire Tony Di Martino aura par cet accord électoral, permis l'intégration de profils militants islamo-décoloniaux au cœur même de la majorité municipale et au sein de l'administration », témoignera Marie-Laure Brossier, conseillère municipale de 2014 à 2020, devant la commission d'enquête parlementaire sur les liens entre mouvements politiques et islamisme.

L'alliance décisive entre écologistes et indigénistes

Aujourd'hui, après six ans de majorité commune, Tony Di Martino (liste « Bagnolet Fière et Solidaire ») affronte à nouveau Édouard Denouel, toujours tête de liste « Bagnolet Collectif » et plus que jamais allié au couple Brakni-Ouassak. Ces derniers, bien que non candidats, ont été très actifs durant la campagne.

Les Écologistes se sont rangés derrière Denouel, suivant le rapprochement opéré par Fatima Ouassak avec ce mouvement. En 2025, elle coordonne même un livre collectif, Terre et Liberté, manifeste pour la fusion du décolonialisme et d'une écologie qu'elle juge « trop blanche et trop bourgeoise ».

Le soutien contrasté de la gauche radicale

La France Insoumise soutient également la liste Denouel, ayant largement contribué à la carrière politique de Youcef Brakni à partir de 2017 comme chargé de mission informel pour la mobilisation de l'électorat des quartiers.

Le maire sortant Tony Di Martino peut quant à lui compter sur le soutien du PS, de Génération.s, du PCF, ainsi que de L'Après, formation créée par le député de la 7e circonscription de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière, lui-même bagnoletais. Son épouse Raquel Garrido, conseillère municipale sortante, figure sur la liste Di Martino en 24e position. Les deux ex-Insoumis se sont toujours tenus à distance des indigénistes locaux, dont ils se méfient ouvertement.

Enjeux et perspectives : vers les législatives

Les autres listes, « Résistance ouvrière », « Bagnolet Révolutionnaires » et « Lutte Ouvrière », toutes classées à l'extrême gauche, visent des scores symboliques. La surprise pourrait éventuellement venir de la liste de centre gauche « Réussir ensemble » de Pierre Vionnet, mais la victoire se jouera essentiellement entre Tony Di Martino et Édouard Denouel.

Si ce dernier l'emportait, ce serait aussi, par ricochet, la victoire de l'indigénisme politique incarné par Fatima Ouassak et Youcef Brakni. À partir d'une base militante relativement étroite, ces derniers ont réussi à investir une position d'influence non négligeable. La prochaine étape, en cas de victoire municipale, serait naturellement les législatives, où Fatima Ouassak ne refuserait certainement pas une investiture Écologistes ou LFI.

Ainsi, Bagnolet apparaît comme un laboratoire politique où se jouent, à échelle réduite, les recompositions idéologiques de la gauche française, entre tradition républicaine et nouvelles radicalités identitaires, sur fond de transformation sociale accélérée.