L'alerte est tombée sur son téléphone le lundi 24 août aux alentours de 9 heures, alors qu'elle se trouvait dans le TGV en provenance d'Aix-en-Provence. Yanou Collart s'est effondrée en larmes au milieu des passagers stupéfaits. « En un instant, je me suis mise à pleurer comme une fontaine ! Philippe m'avait appelée la veille au soir, à 21 h 30. Il était très en forme. Il me disait : “Je te dis à demain, ma chérie, ne tarde pas à revenir me voir”. Et le lendemain matin, il n'était plus là », souffle celle qui fût l'attachée de presse du tout-Paris comme du tout Hollywood, la voix encore brisée par le chagrin.
Obsèques à Cannes et hommage à Paris
Immédiatement, elle joint la femme de ce monument de la presse, de la télé et de la radio, Colette, dite « Coco ». Celle-ci lui avoue être éberluée par la fuite de la nouvelle dans les médias, avant même l'arrivée du médecin légiste. Mais la réalité est bien là : à 96 ans, le journaliste et animateur de radio vient de tirer sa révérence. Ses obsèques, nous confirme Yanou, se tiendront à Cannes dans la plus stricte intimité familiale, avec notamment son petit-fils venu de San Francisco, avant une cérémonie d'hommage prévue en octobre à Paris.
Une histoire d'amour platonique
L'histoire entre ces deux êtres aux caractères bien trempés commence en 1968. À l'époque, la jeune Yanou habite un modeste studio à Paris, avec Gilbert Bécaud pour voisin. Tous les matins, elle se précipite chez le marchand de journaux pour acheter Le Figaro et dévorer la chronique mondaine de Philippe Bouvard. « J'étais tombée amoureuse de lui de manière complètement platonique. Je ne savais pas s'il était grand, petit ou vert, mais il me subjuguait par son esprit, sa capacité à passer à la moulinette le Tout-Paris avec un humour assez corrosif mais sans méchanceté », rembobine-t-elle.
Puis vient le choc visuel. Alors que le journaliste gagne en notoriété avec son émission RTL Non-stop, enregistrée depuis une péniche amarrée au pont de l'Alma, Yanou découvre ses premières photos dans la presse. « Une douche froide ! Il portait des cols de chemise beaucoup trop hauts, on aurait dit qu'on lui avait coupé la tête pour la poser sur un corps qui ne lui correspondait pas. »
Des chemises d'hommes à l'invitation à dîner
Portée par une audace qu'elle n'aurait plus aujourd'hui, elle se rend dans une grande boutique d'habillement masculin des Champs-Élysées, lui achète deux chemises à sa taille et débarque sans s'annoncer sur la plage arrière de la péniche. En lui assénant : « Monsieur Bouvard, je vous aime beaucoup, mais je déteste vos chemises. Alors voilà, je vous en ai acheté deux. » Elle lui tend le paquet et tourne les talons. Déstabilisé, Bouvard enlève ses écouteurs, lui court après sur le ponton et la rattrape : « Mais qu'est-ce que vous faites ? Vous vendez des chemises ? » Apprenant qu'elle travaille dans la communication, il lui demande son numéro et l'invite à dîner le soir même.
Le coup de pouce décisif à la carrière de Yanou Collart
Ce premier dîner dans le 15ᵉ arrondissement va sceller leur destin. À cette période, Yanou cherche à organiser pour la journaliste autrichienne Margret Dünser une interview exclusive de Maurice Chevalier, un projet au point mort depuis neuf ans. Quand elle en touche un mot à Bouvard, la réponse fuse : « C'est un ami, je vous arrange ça. » Le lendemain, le rendez-vous est pris dans la propriété de l'artiste à Marne-la-Coquette. Mieux : à la demande de Yanou, Philippe Bouvard vient sur place pour guider l'entretien. Dans la foulée de cette réussite, Bouvard s'inspire du concept d'émission télévisée de la journaliste allemande pour créer son propre talk-show au restaurant Maxim's.
Une amitié indéfectible vient de naître. Au-delà de la réussite professionnelle, une complicité intime se tisse. Malgré sa réputation d'homme parfois misogyne - un trait qu'il concédait lui-même - Bouvard sait faire preuve en amitié d'une fidélité sans faille envers les femmes qui comptent pour lui, de la célèbre ballerine Ludmila Tcherina à Yanou Collart. Qui se souvient encore : « J'allais régulièrement déjeuner chez lui, rue Saint-Ferdinand. Et je passais le voir à RTL. » Mais l'un de ses souvenirs le plus mémorable date du 20 juillet 1969 : « J'étais à Cannes et Philippe m'a appelée pour me proposer d'assister avec lui à l'arrivée sur la lune des cosmonautes. J'ai donc pris l'avion et c'est dans mon studio de la rue du Général Camou que nous avons assisté à l'alunissage... Et vers deux heures du matin nous sommes allés manger une soupe à l'oignon au Pied de cochon ! »
Depuis 2015, à la suite d'une agression subie par cette dernière dans son ascenseur, le journaliste s'était fait un devoir de l'appeler chaque jour sans exception pour prendre de ses nouvelles, même pour quelques courtes secondes après que sa vue et son ouïe aient décliné ces dernières années.
Un grand sentimental derrière la carapace
Pour Yanou Collart, la personnalité publique de Philippe Bouvard masquait une émotivité méconnue du grand public. « Derrière la carapace du séducteur et de l'homme de mots qui déplorait de ne pas avoir la carrure d'un Sean Connery, c'était un très grand sentimental. Il portait des blessures d'enfance, notamment son renvoi de sept lycées et de son école de journalisme. » Ces derniers temps, lorsqu'elle séjournait chez lui sur la Côte d'Azur, Yanou retrouvait un homme plus apaisé mais toujours passionné par la vie, les grandes tables - se remémorant leurs déjeuners passés chez Guy Savoy avec Charles Aznavour - et surtout Cannes, ville à laquelle il vouait une passion immense. Seule frustration pour ce joueur invétéré : ne plus pouvoir se rendre aux tables de jeu à cause de ses soucis de mobilité.
Le talent n'est pas une question de taille
Dimanche soir, quelques heures à peine avant de s'éteindre, il plaisantait encore avec elle au téléphone, amusé d'apprendre qu'elle venait de visiter une exposition Toulouse-Lautrec : « C'est un peintre que j'aimais beaucoup. En plus, il était plus petit que moi... Preuve que le talent n'est pas une question de taille ! » Un ultime mot d'esprit à l'image d'une vie entière dédiée à la répartie. Car pour Yanou Collart, si la France perd aujourd'hui l'une de ses plus grandes plumes, elle retient surtout la mission suprême que son ami s'était fixée : « Il travaillait dix-huit à vingt heures par jour, c'était son oxygène. Mais sa véritable mission sur Terre a été de faire rire son prochain. Parce qu'il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir jamais ri. »



