Elles ont plus en commun qu’on ne le pense. La Garonne, qui charria les amphores depuis Toulouse, donna à Bordeaux le goût du vin. La fierté d’un passé communal libre, entre capitouls toulousains et jurades bordelaises. Une solidarité aussi dans les tempêtes de l’Histoire, sous et pendant la Révolution, même si Toulouse, plus jacobine, fit échouer le projet girondin de marcher sur la capitale pour renverser la Terreur des Montagnards.
L’aviation, un destin partagé
L’aviation même les rassemble, qu’on croit réservée à la Ville rose. Certes, les premières lignes y furent ouvertes grâce à Latécoère venu s’installer en 1917 à Montaudran, dans le sillage des activités de défense que l’État, menacé au nord-est, avait déplacées dans le Sud-Ouest. Latécoère ayant su stimuler l’esprit pionnier de ses pilotes, Paris vint y décentraliser en 1935 son aéronautique. Mais Bordeaux vit aussi très tôt arriver Bréguet, Blériot, puis Dassault à Mérignac, en 1947. Comme le résume bien Serge Legrand-Vall dans Toulouse-Bordeaux, l’un dans l’autre (éd. Loubatières) : « À Toulouse, l’aviation civile, à Bordeaux, la militaire. Toulouse donne naissance à tous les fleurons de l’aviation civile, Caravelle, Concorde, Airbus ; Bordeaux participe à l’aventure des Mirage, des Rafale, et construit les jets Mystère et Falcon. » Les deux villes, aujourd’hui, sont les piliers d’Aerospace Valley dont le siège est cependant à Toulouse, où le bassin d’emploi est plus large. Peu industrialisées avant 1918, les deux villes doivent donc à l’avion une part de leur redémarrage, un retournement pour Bordeaux, si concentrée jadis sur son port et l’Océan.
Unies dans la défaite, puis séparées
Unies, elles l’avaient déjà été dans la défaite, face à Clovis, venu punir en 507 les Goths à qui Rome avait concédé, après leur aide face aux Huns, cet immense « royaume de Toulouse ». Elles furent encore mises dans le même sac par les voisins vascons (basques), qui, voyant les Francs incapables d’affirmer leur autorité, revinrent investir ce territoire. Seuls Pépin le Bref et Charlemagne mirent fin à cette unité, incitant les deux villes à se partager la Garonne. C’est le début d’une séparation.
Les Gascons, ex-Vascons, prennent la main sur Bordeaux, Toulouse, plus dévoué à la France, regarde vers la Méditerranée, ce que confirmera le canal du Midi. Isolé face à l’expansionnisme de Paris, malgré l’aide des rois d’Aragon, le comté de Toulouse résistera deux siècles de moins que Bordeaux qui, par le jeu des mariages, a choisi l’Angleterre. Il cède au XIIIe siècle quand Bordeaux, solidaire du destin britannique, résiste jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans. Mais en 1453, les voilà toutes deux françaises.
Siècles d’or et isolement
Si le XVIe est le siècle d’or de Toulouse, capitale du pastel – vite supplanté par l’indigo – acheminé par la Garonne jusqu’à l’océan, la ville paie de nouveau son isolement. « Elle ne profite nullement de l’ouverture du marché américain, de l’essor des Antilles françaises, de la réexportation des denrées coloniales en Europe », énumère Legrand-Wall.
Bordeaux, carrefour négrier, ville cosmopolite, devient au XVIIIe le premier port du pays, quand Toulouse, qui recrute localement, se contente, avec son Parlement, d’être une ville du droit et de la justice. « Elle se sent oubliée. Grisés de leur réussite, les Bordelais ne regarderont plus qu’avec condescendance leur parente qui reste à l’écart de la modernité. » On comprend dès lors le sentiment de revanche qui a saisi les Toulousains quand l’avion est venu à eux. Mais la LGV ? Bordeaux a eu un train d’avance, au moins quinze ans, si les travaux pour Toulouse aboutissent bien en 2032.



