Pedro Sanchez fait preuve d'une résilience aussi exceptionnelle que l'Espagne face aux chocs, de l'éclatement de la bulle financière et immobilière en 2008 aux guerres d'Ukraine ou d'Iran, en passant par la pandémie de Covid ou le réchauffement climatique. Toujours présenté comme en sursis, le président du gouvernement espagnol se maintient au pouvoir depuis 2018. Et ce, alors qu'il ne dispose pas d'une majorité aux Cortes (Parlement espagnol), qu'il enchaîne les défaites électorales et qu'il est cerné par les scandales qui touchent sa femme, Begoña Gomez, inculpée pour corruption et trafic d'influence, comme ses proches, José Luis Abalos, ancien ministre des Transports, ou Koldo Garcia, son conseiller. Mieux, il semble développer un modèle espagnol alternatif, qui défie ses partenaires européens comme les autres pays développés par ses orientations comme par ses performances.
Un rebond en trompe-l'œil
L'économie espagnole s'affirme ainsi depuis la fin de la pandémie comme la locomotive de la zone euro, avec une croissance de 3,5 % en 2024 et 2,8 % en 2025. L'inflation a été ramenée à 2 % et le taux de chômage à 9,9 %, niveau le plus faible depuis 2008, grâce à la création de 500 000 emplois par an depuis 2021. Les exportations ont bondi, bénéficiant de la maîtrise des prix de l'électricité, grâce aux énergies renouvelables et à la transformation du pays en hub européen du gaz naturel liquéfié. Quand bien même aucun budget n'a été voté depuis trois ans, la dette publique a été réduite à 100,8 % du PIB, ce qui a permis de répondre au choc pétrolier par 5 milliards d'euros de baisses de taxes sur les carburants et l'électricité ainsi que par un plan de 7 milliards en faveur du logement. Simultanément, Madrid s'est imposée depuis deux ans comme la première destination mondiale pour les grandes fortunes, en provenance notamment des États-Unis et du Royaume-Uni.
Prenant le contre-pied des pays développés et de l'Union européenne, qui renforcent les contrôles sur l'immigration, Pedro Sanchez, après avoir augmenté les visas de 30 533 en 2017 à 223 396 en 2024, a annoncé la régularisation de 500 000 sans-papiers sur les 840 000 clandestins que compte l'Espagne. Seul à s'être opposé, lors du sommet de l'Otan de La Haye, à l'objectif de porter les dépenses de défense et de sécurité à 5 % du PIB en 2035, Pedro Sanchez s'est installé en première ligne face à Donald Trump et à Benyamin Netanyahou. Non content de dénoncer l'illégalité de l'attaque de l'Iran, il a fermé l'espace aérien espagnol aux avions militaires américains, a pris position pour une médiation de la Chine au Moyen-Orient, puis a organisé, le 18 avril à Barcelone, un sommet de douze dirigeants de gauche – dont Lula pour le Brésil, Gustavo Petro pour la Colombie, Claudia Sheinbaum pour le Mexique, Cyril Ramaphosa pour l'Afrique du Sud – qui ont condamné les opérations contre le Venezuela et l'Iran et appelé à un dialogue respectueux avec Cuba.
Le positionnement de l'Espagne comme moteur de la zone euro et leader du camp progressiste face à l'Amérique de Donald Trump n'est cependant pas sans risque. Et la ligne adoptée par Pedro Sanchez, tout entière dictée par ses contraintes de politique intérieure, pourrait aggraver considérablement les faiblesses structurelles de l'Espagne.
Un système dans l'impasse
Le modèle économique et social espagnol se révèle en effet insoutenable. La croissance est entièrement financée par la dette publique. La hausse du PIB depuis 2019 s'élève ainsi à 330 milliards d'euros quand celle de la dette publique atteint 430 milliards. La dépense publique a progressé de 41 à 46 % du PIB, évinçant le secteur privé. La progression de l'activité et l'ambitieux agenda social n'ont été rendus possibles que par les aides du plan Next Generation EU, dont l'Espagne fut le deuxième bénéficiaire après l'Italie, avec 80 milliards de subventions et 83 milliards de prêts. Mais cette manne est aujourd'hui tarie. Le PIB par habitant stagne depuis 2019, inférieur de 10 680 euros à la moyenne de la zone euro. La productivité s'érode en raison de la faiblesse de l'investissement et de l'innovation. La diminution du chômage n'a été acquise que par le développement de la précarité et la sortie des saisonniers des statistiques. La priorité absolue donnée aux énergies renouvelables – particulièrement au solaire – et les défaillances du réseau ont provoqué le black-out de la péninsule ibérique le 28 avril 2025 et mettent en péril l'ensemble du système électrique européen.
Le choix d'une immigration de masse, pour doper la croissance économique et faire fonctionner l'économie informelle, qui représente plus de 20 % du PIB, constitue une rupture historique. Au 1er janvier 2026, l'Espagne comptait 10 millions d'étrangers, soit 20,1 % de la population (49,7 millions), contre moins de 1 % en 1995. La société, longtemps tournée vers l'émigration, s'en trouve profondément déstabilisée. Et ce d'autant que les clandestins du Maghreb et d'Afrique, arrivant par les Canaries et les Baléares, supplantent les Latino-Américains. D'où la montée des difficultés d'intégration, comme en témoigne le fait que plus de la moitié des interpellations effectuées depuis le début de l'année concernent des étrangers.
Tentative de diversion
L'opposition frontale à Donald Trump sert opportunément de diversion à la fragmentation politique, à une corruption devenue endémique et à l'éclatement de la nation. Plus que la suspension au sein de l'Otan, qui ne peut être décidée par les États-Unis, elle fait courir la menace de rétorsions sur l'approvisionnement en gaz, qui dépend à 31 % de Washington. Enfin, le refus de tout réarmement, avec un effort de défense limité en réalité à 1,4 % du PIB, s'avère irresponsable dans un âge des empires où la force prime le droit et où les démocraties européennes se trouvent prises en étau entre une Amérique illibérale, une Russie poursuivant la reconstitution de l'empire soviétique, une Chine à la mainmise économique et une Turquie aux ambitions expansionnistes.
Par son génie tactique et sa faiblesse stratégique, Pedro Sanchez fait ainsi figure d'apprenti sorcier. La dette compromet la croissance à long terme. L'immigration de masse divise la nation. L'affrontement mémoriel autour de la guerre civile mine l'unité du pays et l'héritage d'une transition démocratique exemplaire, conduite par le roi Juan Carlos. La volonté, dans la perspective des élections législatives de 2027, d'affaiblir et d'écarteler le Parti populaire fait le jeu de Vox. Pour assurer sa survie politique, Pedro Sanchez est prêt à faire de l'extrême droite le stade suprême du socialisme. Pour le plus grand malheur de l'Espagne et de l'Europe.



