La fermeture de Louis Vuitton, en décembre 2024, a frappé les esprits. L'enseigne du groupe de luxe a quitté la rue Croix-Baragnon juste avant la fin des grands travaux d'aménagement du quartier Saint-Étienne, lancés par la ville dans la foulée de la requalification de la rue de Metz. Un symbole, un signal faible, d'une mutation profonde du centre-ville toulousain.
Un commerce familial contraint de se réinventer
« Les banquiers nous assurent, PIB à l'appui, que Toulouse est un petit paradis. Mais je n'en vois pas les fruits », glisse Sandrine Benyahia, depuis sa boutique de la place Wilson. À la tête d'Orly, enseigne familiale qui habille « les gentlemen » depuis 1960, elle incarne cette génération de commerçants contraints de se réinventer. Sous l'impulsion de la dynamique quinqua, le commerce familial qui a pignon sur rue depuis trois générations au cœur de la Ville rose a changé de dimension. Passée de 70 m2 à 350, la boutique ne se contente plus de vendre costumes, doudounes et chaussures : tables et comptoir ont fait leur apparition.
L'assiette, nouveau costume des vitrines
« On est obligé de se diversifier », analyse Sandrine Benyahia qui s'est lancée dans la petite restauration en 2017. Cette passionnée de mode, qui a fait ses premières armes au Printemps du boulevard Haussmann à Paris, aimerait aller plus loin. « J'ai plein d'autres idées, mais mon bail ne le permet pas », se désole la commerçante.
La mue d'Orly n'est pas un cas isolé. Elle illustre une tendance lourde à Toulouse : des commerces qui offrent un service de restauration. « On peut même manger désormais chez Midica », observe Arnaud Ernst. Recruté par Toulouse Métropole en 2007 en qualité de « manager du centre-ville », cet expert en marketing territorial travaille aujourd'hui au sein d'un cabinet de conseil national dans toute la France. Les chiffres de la fédération des acteurs du commerce dans les territoires montrent une érosion des points de vente « textiles » au profit de la restauration. Le secteur de l'habillement a perdu 17 459 emplois entre 2019 et 2024 quand celui de la restauration rapide en a gagné 66 124, selon la dernière étude de la Fédération des acteurs du commerce dans les territoires (FACT) publiée à la veille des élections municipales.
La lunch box supplante la cantine
Avec plus de 1 700 restaurants répertoriés, Toulouse a la réputation d'être une ville où le « bon vivre » et le « bien manger » se retrouvent à table. Mais la cuisine des chefs est aussi concurrencée par de nouveaux modes de consommation. À l'heure du déjeuner, les files s'allongent devant les boulangeries, qui vendent des sandwichs ou des salades à emporter. La multiplication des livreurs portant toutes sortes de plats, et plus seulement les pizzas, à domicile ou au bureau témoigne aussi du changement en route.
Le nombre de « lieux nourriciers » a doublé ces dernières années dans toute la France, constate Arnaud Ernst. La restauration hors domicile est en plein boom, la « lunch box » supplante la cantine à papa et la cafétéria en self-service type Flunch a déserté les allées Jean-Jaurès.
S'il est désormais possible de déguster une pâtisserie ou une glace artisanale sur la petite terrasse d'Orly, on trouve aussi des micro-ondes dans les supérettes de quartier pour réchauffer son déjeuner. « On assiste à une hybridation de nombreux commerces, parfois freinée par des baux restrictifs », détaille Arnaud Ernst. Changer l'activité d'un pas-de-porte enregistré à la chambre de commerce ne se fait pas d'un claquement de doigts. La grogne de l'association de quartier des Chalets, relayant les plaintes de riverains contre la « guinguette » installée par les Chevaliers du Fiel dans leur jardin ou l'implantation d'une « dark kitchen », illustre aussi les nouveaux conflits de voisinage engendrés par cette mutation rapide de tout le tissu commercial.
Bataille rangée sur les loyers
La question du prix des loyers commerciaux au centre-ville est régulièrement montrée du doigt par les commerçants eux-mêmes. Les propriétaires des murs seraient-ils trop gourmands ? « Les petits commerçants disparaissent, nous sommes balayés », constate Daniel Benyahia, 80 ans, père de la gérante d'Orly. La « valse des baux » commerciaux a émergé dans le débat local depuis plus de dix ans déjà, quand la grande librairie Castela a fermé boutique sur la place du Capitole. Le phénomène, qui a commencé par toucher la vente des livres dans un secteur où les marges sont faibles, les lecteurs plus rares et la concurrence d'Amazon féroce, s'étend désormais à la plupart des secteurs d'activité. « Est-ce qu'on laisse faire le marché au risque de se retrouver avec un désert commercial », demande Daniel Benyahia, qui est aussi un ancien élu à la Chambre de commerce et d'industrie et adjoint au maire chargé de l'urbanisme (2008-2014).
Son ex-collègue et adjointe chargée du commerce de Pierre Cohen, Isabelle Hardy, observe que les prix des loyers commerciaux poussent de nouveaux commerces à s'installer « dans les marges ». Désormais dans l'opposition, l'élue (Générations) pointe des enseignes comme les boulangeries Marie Blachère, qui s'installent dans les carrefours stratégiques à la sortie des grands axes de circulation automobile. Les géants de la grande distribution, constatant les limites des centres commerciaux XXL installés dans les périphéries, se ruent désormais dans les centres-villes. Uriel Caussé, petit épicier de quartier sur l'avenue de Muret, en a fait l'amère expérience en voyant un Carrefour City s'implanter à deux pas de sa boutique. L'association de quartier a tenté de prendre sa défense, le député François Piquemal (LFI) a cité son cas en exemple pour réclamer un « encadrement des loyers commerciaux ».
Vers un observatoire du commerce toulousain
Le projet de loi défendu par une sénatrice (PS) du Nord a toutefois été retoqué. Cela n'a pas étonné Daniel Benyahia. « Je ne crois pas au Grand soir », confie celui qui considère que le projet de loi a pris le problème « par le mauvais bout de la lorgnette ». En ne ciblant que les villes moyennes où les rideaux de fer baissés ont proliféré, on dit aux autres maires : « Demerdez-vous », regrette l'ancien adjoint de Pierre Cohen. Isabelle Hardy assure que l'idée d'un encadrement des loyers commerciaux fait son chemin chez les petits commerçants. La formulation du texte de loi était sans doute « maladroite », juge Arnaud Ernst, mais d'autres parlementaires de toutes obédiences politiques planchent encore sur le sujet à l'Assemblée nationale.
À Toulouse, le « taux de vacances » s'établit à 7 %, loin des 25 % de certaines villes comme Carcassonne. La Fédération des associations de commerçants, artisans et professionnels de Toulouse, qui regroupe une quarantaine d'associations, tente d'affiner cette statistique à l'échelle des quartiers périphériques et des autres communes de l'agglomération. La principale difficulté consiste à identifier les détenteurs des fonds de commerce, entre grandes « Foncières » et petits propriétaires d'immeubles anciens en indivision. « Nous manquons de données objectives », reconnaît Sandrine Rossignol, directrice de la fédération. Elle annonce au Point son intention de monter un « Observatoire du commerce » sur toute la Ville rose, en partenariat avec la Métropole et des services de l'État. L'ancien manager du centre-ville applaudit l'initiative. « Il faut débusquer les propriétaires qui préfèrent laisser des locaux vides pendant des années plutôt que de baisser leurs exigences financières », assène Arnaud Ernst qui recommande aux élus de taxer les commerces trop longtemps vacants. Au Capitole, Jean-Luc Moudenc s'y est toujours refusé, à ce jour.



