Victoire politique ? Pas si vite… Après des mois de tirs nourris contre Jerome Powell, critiqué pour ses taux d’intérêt jugés trop élevés, le président américain obtient enfin à la tête de la Fed, un dirigeant monétaire réputé plus réceptif à l’idée d’un assouplissement. Son nom ? Kevin Warsh. Mais l’homme pourrait bien s’avérer moins un exécutant qu’un arbitre prudent, face à une économie américaine sous tension.
Une confirmation au Sénat
Mercredi 13 mai, le Sénat a confirmé la nomination à la tête de la banque centrale des États-Unis, de Kevin Warsh par 54 voix contre 45. Une victoire nette, mais qui n’offre nullement à Donald Trump le contrôle espéré sur la politique monétaire américaine, selon CBS News.
Depuis des mois, Donald Trump brandit le même argument : Jerome Powell aurait freiné l’économie américaine en refusant une baisse significative des taux. Selon lui, la solution est évidente. Des taux plus bas permettraient de relancer la croissance, de soutenir les marchés financiers et de stabiliser une économie déjà mise à mal par les incertitudes géopolitiques.
Warsh, un « faucon » monétaire
Gouverneur de la Fed entre 2006 et 2011, proche des milieux financiers new-yorkais et vétéran de l’administration Bush, Kevin Warsh a récemment laissé entendre qu’une détente monétaire pourrait devenir nécessaire. Il estime notamment que l’intelligence artificielle pourrait provoquer un choc massif de productivité, capable de contenir l’inflation.
Mais l’homme n’est en rien un idéologue du crédit facile. Devant le Sénat, il a d’ailleurs pris soin d’écarter toute idée de soumission présidentielle. Donald Trump, a-t-il assuré, ne lui a jamais demandé de « prédéterminer, fixer ou décider d’une orientation de taux ». Il s’est présenté comme un « acteur indépendant », précise CBS News.
Une monarchie sans monarque
La fausse croyance consiste à croire que le président de la Fed décide seul des taux américains. En réalité, ceux-ci sont fixés par le Federal Open Market Committee, le FOMC, qui se réunit huit fois par an. Le président n’y dispose officiellement que d’une voix parmi douze. Sept membres sont issus du conseil des gouverneurs de la Fed. Cinq autres sièges reviennent aux présidents des banques régionales de réserve fédérale, dont celui (permanent) de New York.
Or la Maison-Blanche exerce un contrôle très limité sur ces responsables régionaux. Donc même après l’arrivée de Kevin Warsh, seuls trois membres du comité sont directement nommés par Donald Trump. Et l’histoire récente rappelle combien les fidélités présidentielles sont relatives. Jerome Powell lui-même avait été choisi par Trump avant de devenir l’objet de sa vindicte.
Le véritable pouvoir : convaincre
« Le président a le pouvoir de persuader », résume Randall Kroszner, ancien gouverneur de la Fed et collègue de Kevin Warsh, cité par CBS News. « Il est dans une position très forte pour convaincre. Mais il doit malgré tout convaincre. » À la Fed, les grandes décisions émergent moins de rapports de force brutaux que d’un patient travail de coalition. Les réunions préparatoires, les conversations privées avec les gouverneurs régionaux, les formulations méticuleusement négociées des communiqués. Toute la culture institutionnelle de la banque centrale américaine repose sur la fabrication du consensus.
Sarah Bloom Raskin, ancienne gouverneure de la Fed, souligne ainsi que chaque mot des communiqués est pesé : « Les virgules, les guillemets, les nouveaux termes – tout devient objet de débat. » Dans cet univers, Kevin Warsh devra démontrer sa capacité à rallier des responsables aujourd’hui profondément divisés sur la trajectoire économique américaine.
Un contexte explosif
Il faut dire que le problème reste inchangé. L’économie américaine résiste, mais l’inflation aussi… Les dernières données fédérales montrent une hausse des prix de 3,8 % sur un an en avril – son niveau le plus élevé depuis le milieu de 2023. Très au-dessus de l’objectif officiel de 2 % fixé par la Fed.
Dans le même temps, le marché du travail reste robuste, ce qui réduit l’urgence d’un soutien monétaire massif. À cela s’ajoute l’incertitude géopolitique provoquée par la guerre entre les États-Unis et l’Iran, régulièrement évoquée par Jerome Powell comme facteur majeur de prudence.
Résultat ? Les marchés n’anticipent quasiment aucun mouvement de taux à court terme. Selon l’outil FedWatch du CME Group, la probabilité d’un changement lors des prochaines réunions reste inférieure à 40 %. Même les analystes de Bank of America jugent désormais plausible un statu quo prolongé jusqu’en 2027. Si Donald Trump espérait une baisse rapide et spectaculaire des taux grâce à Kevin Warsh, il risque de découvrir la résistance glaciale des mécanismes monétaires.
Bonne nouvelle ou piège politique ?
Un autre élément rend la situation plus instable : Jerome Powell ne quitte pas réellement la Fed. Son mandat de président s’achève, mais il demeure gouverneur jusqu’en 2028. Une configuration sans précédent depuis 1948. Cette prolongation trouve son origine dans une enquête pénale controversée lancée contre la Fed par le ministère américain de la Justice, au sujet de coûteuses rénovations immobilières. Jerome Powell y a vu une tentative d’intimidation politique destinée à affaiblir l’indépendance de l’institution.
L’enquête a officiellement été close, mais Jerome Powell refuse de partir tant que l’affaire ne sera pas « complètement terminée ». Il promet de faire « profil bas » et exclut tout rôle de « président fantôme ». Mais personne à Washington ne croit réellement qu’un homme ayant dirigé la Fed pendant des années puisse devenir invisible du jour au lendemain.
Pour Donald Trump, Kevin Warsh pourrait représenter une victoire immédiate : celle d’avoir enfin obtenu la tête de Jerome Powell. Et pourtant, la situation pourrait rapidement se retourner contre lui. Car si Kevin Warsh respecte l’orthodoxie institutionnelle de la Fed – ce que suggèrent son parcours et ses déclarations – il pourrait bien frustrer les attentes présidentielles... presque aussi vite que Jerome Powell avant lui.



