Un mouvement social d’ampleur débute jeudi chez le géant des puces-mémoires Samsung Electronics, faisant craindre des répercussions sur la production mondiale et la croissance sud-coréenne. Après l’échec des négociations sur le partage des bénéfices tirés de l’intelligence artificielle, le conflit pourrait bousculer l’économie locale et les chaînes d’approvisionnement de la tech.
Pourquoi cette grève ?
Propulsés par la fièvre sur l’IA, les champions des puces-mémoires Samsung Electronics et SK hynix dopent la croissance sud-coréenne et la Bourse de Séoul. La valeur boursière de Samsung Electronics a franchi la barre des 1 000 milliards de dollars pour la première fois début mai, et l’action a flambé de 400 % en un an. Les syndicats réclament une hausse de salaire de 7 %, la fin du plafonnement des primes, et exigent que Samsung consacre 15 % de son bénéfice d’exploitation aux primes. Ils dénoncent les écarts massifs entre les employés de la section des puces, bénéficiant de généreuses gratifications, et ceux des autres départements.
L’organisation syndicale Samsung Electronics Labor Union (SELU) a indiqué mercredi avoir « accepté la proposition de médiation soumise » par un organisme officiel de médiation, mais que « la direction a signifié son refus ». En conséquence, le syndicat « déclenchera demain, en toute légalité, une grève générale ». Longtemps farouchement opposé aux syndicats, le fondateur de Samsung, Lee Byung-chul, avait juré qu’il n’en permettrait jamais la création de son vivant. Il est mort en 1987, et le premier syndicat fut établi à la fin des années 2010.
Quelle est la position de Samsung ?
« En aucun cas une grève ne doit avoir lieu », a répliqué la direction de Samsung, se disant prête à dialoguer « jusqu’au tout dernier moment ». Pour autant, « accéder aux revendications syndicales excessives risquerait de compromettre les principes fondamentaux de la gestion de l’entreprise », a estimé le groupe, attaché aux rémunérations dépendant des performances. La présidence sud-coréenne a exprimé mercredi ses « profonds regrets » après l’échec des négociations, appelant direction et syndicats « à tout mettre en œuvre » pour s’entendre « par égard pour les répercussions sur l’économie » nationale.
Grève du 21 mai au 7 juin
Les organisations syndicales ont donc annoncé une grève pour la période du 21 mai au 7 juin, faute de compromis. Selon leur décompte, elle pourrait réunir 50 500 de leurs membres sur quelque 125 000 salariés dans le pays. Il s’agira de la deuxième grève dans l’histoire de Samsung Electronics, après un mouvement ayant mobilisé 6 000 employés en 2024.
Quel impact sur l’économie sud-coréenne ?
Selon l’agence de presse Yonhap, la Banque de Corée estime que dans le pire des scénarios, un arrêt total de production pourrait amputer le taux de croissance sud-coréen de 0,5 point de pourcentage en 2026. Un arrêt partiel pourrait également s’avérer dommageable, même si le syndicat NSEU argue que des arrêts de production ont déjà eu lieu pour des raisons de maintenance, d’ajustements et d’inspection des équipements. Le Premier ministre Kim Min-Seok avait lui-même alerté dimanche contre les « dommages économiques […] inimaginables » d’une grève. Il a prévenu que, si le mouvement « menaçait de causer des dommages massifs à l’économie », le gouvernement pourrait « recourir à tous les moyens d’intervention, y compris un arbitrage d’urgence », procédure spéciale suspendant la grève pour 30 jours. Dans une décision rendue lundi, un tribunal sud-coréen a ordonné que les opérations des usines de puces soient maintenues à des niveaux « normaux » et interdit aux syndicats d’occuper les installations liées aux activités essentielles, sous peine d’amendes. L’impact économique pourrait être important : à lui seul, Samsung Electronics génère 12,5 % du PIB de la Corée du Sud et les puces-mémoires représentent 35 % des exportations du pays.
Et sur l’économie mondiale ?
La grève pourrait aussi affecter l’industrie tech, car Samsung est le plus grand fournisseur mondial de puces essentielles aux serveurs de centres de données, smartphones et véhicules électriques. D’ailleurs, « en raison du niveau élevé d’automatisation, on s’attend à ce que la production de puces-mémoires se maintienne à pleine capacité. Tout impact potentiel de la grève devrait se limiter aux autres segments », indique Tom Hsu, analyste chez TrendForce. La situation restera scrutée : la Chambre de commerce américaine en Corée s’alarmait début mai du risque d'« une pression supplémentaire sur le marché mondial des puces-mémoires, aggravant les goulets d’étranglement, la volatilité des prix, l’incertitude en matière d’approvisionnement ».



