Un bon quart d’heure à pied vaut mieux que des détours embouteillés : Franck Allisio se dépêche de rejoindre l’hémicycle du conseil régional. La session plénière a commencé il y a deux heures ce 10 avril, il lui a fallu se couper en deux. Le premier vrai conseil municipal du second mandat de Benoît Payan s’ouvrait lui aussi ce matin-là, à l’espace Bargemon, et celui qui dirige les groupes Rassemblement national (RN) dans les deux collectivités a logiquement privilégié la Ville.
Après avoir récolté 40,30 % des suffrages au second tour des municipales, il y accapare les bancs de l’opposition avec 34 sièges sur 111, là où la droite républicaine, aux affaires pendant vingt-cinq ans sous Jean-Claude Gaudin, doit se contenter de 4 strapontins.
Une union des droites qui porte ses fruits
« Jamais un candidat de la droite ou du camp national n’avait obtenu de tels scores aux municipales depuis 1983, jubile Franck Allisio. Environ 90 % des électeurs de droite ont voté pour nous au second tour, et nos meilleurs résultats ont été comptabilisés dans les bureaux de vote qui étaient les plus favorables à Gaudin il y a dix ans. Cela signifie que la boucle est bouclée. Les électeurs de droite ont fait l’union à Marseille. La victoire devient inéluctable, même si j’aurais aimé gagner dès ces municipales. »
Dans les starting-blocks, l’appétit vient en mangeant chez le chef de file du RN, qui a doublé ses scores record dans la cité phocéenne. Certes, remarque un Renaud Muselier toujours bagarreur depuis la présidence de la région Sud, qu’il quittera en septembre pour le Sénat, « le raz de marée attendu n’a pas eu lieu, et Franck Allisio n’a toujours rien gagné. »
Mais déjà se profile la bataille des régionales de 2028. Par-delà les apparences, Renaud Muselier pense au fond de lui que celle-ci sera perdue et choisit le Parlement pour tenter de contrer l’offensive nationale du parti de Jordan Bardella. Dans ce Sud en avance de quelques batailles sur l’union des droites, ce laboratoire où le Front national (FN) s’est implanté dès le mitan des années 1980, avant d’offrir des scores majoritaires à Marine Le Pen aux dernières présidentielles et de rafler la majorité des circonscriptions aux législatives, il semble impossible de parer à l’inéluctable.
Un parcours politique atypique
Passé de l’UMP au FN il y a une dizaine d’années, à la faveur de l’échec de Marion Maréchal-Le Pen aux régionales de 2015, Franck Allisio incarne cette poussée de l’extrême droite. La reprise du logo RPR, qu’il rebaptise Rassemblement pour reconstruire en juin 2023 avec Éric Le Dissès, maire divers droite de Marignane, est érigée en symbole urticant. « Il a le profil parfait parce qu’il vient d’une autre famille politique, qu’il rassemble et qu’il élargit notre électorat », glisse Jordan Bardella en cajolant ce quadra sage et grisonnant, toujours tiré à quatre épingles, le verbe posé.
« Je suis quelqu’un d’apaisé, je ne dérape jamais, c’est mon caractère », affirme en souriant Franck Allisio qui, même autour d’un café dans son confortable bureau à la région, reste droit dans son siège, maîtrisant gestes et paroles. « J’ai fait mon apprentissage politique à l’UMP », précise celui qui est passé par les cabinets ministériels de Roger Karoutchi, de Pierre Lellouche et de Nathalie Kosciusko-Morizet, avant d’en sortir parce qu’il n’y voyait aucun débouché personnel.
Un incontournable du RN
Au FN puis au RN, il a, au contraire, évolué vite : il est parvenu à écarter l’historique et très droitier Stéphane Ravier et à diriger la fédération et les groupes politiques tout en étant député et conseiller de Marine Le Pen à Paris. Son succès à Marseille, même s’il est relatif, le rend incontournable. « Au début, on pensait que ce garçon au profil assez techno aurait du mal à s’imposer chez nous. Il venait de l’UMP, on pouvait avoir des doutes, indique le député RN Frédéric Boccaletti, qui siège à la région et vient d’être élu maire de Six-Fours-les-Plages. Mais il s’est servi de son expérience technique pour se mettre au diapason. Il a beaucoup écouté et laissé les autres s’exprimer. Les municipales ont confirmé son sens politique. »
Au conseil municipal, ce 10 avril, Franck Allisio a ainsi cédé la parole à Olivier Rioult, son directeur de campagne fraîchement élu maire des 11e et 12e arrondissements de Marseille, pour éviter une confrontation directe avec celui qui est désormais son principal adversaire politique. Au conseil régional, il avait préparé un petit discours pour saluer le départ programmé de Renaud Muselier cet automne. « Il était convenu, à sa demande, que j’en ferais un, mais il a changé d’avis. Je n’ai pas insisté. Ce genre de laïus, qui n’est ni un hommage ni un bilan, est délicat. » Inutile de prendre des risques. Et puis il avait son propre groupe à garder sous surveillance.
Vers un destin national ?
Seul mouvement d’opposition à la région, le RN regroupe identitaires niçois et souverainistes vauclusiens, modérés aixois et forts caractères varois. Le recours déposé au lendemain des élections municipales pour contester la réélection de Benoît Payan lui permet de cumuler encore quelques mois ses mandats de député des Bouches-du-Rhône, de conseiller régional et de conseiller municipal. Mais tous savent qu’il choisira à terme de garder son siège à l’Assemblée nationale, qui lui permet de se rapprocher de la direction du parti, en vue de la présidentielle.
La succession à la tête du groupe régional sera d’autant plus tendue que se jouera, avec elle, le leadership pour les élections régionales de 2028. Franck Allisio aura, lui, apaisé les offensives, modéré les échanges, approuvé des décisions de la majorité malgré les rodomontades de son camp. Soucieux de ne pas insulter l’avenir, il a fait de la mesure une stratégie. En 2027, il s’imagine volontiers ministre.
La métropole enfin apaisée ?
Même le communiste Gaby Charroux, maire de Martigues et doyen de la métropole Aix-Marseille-Provence, a observé d’un sourire bienveillant l’élection de Nicolas Isnard à la tête de l’institution si longtemps décriée. Le maire de Salon-de-Provence est pourtant étiqueté Les Républicains. Mais s’il succède aux anciens ténors de la droite marseillaise, il n’est tout simplement pas… marseillais. Il faut y voir à la fois une révolution et une promesse d’apaisement dans une métropole mal née il y a quinze ans, poussée au forceps par l’État et les Premiers ministres Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls, acceptée contre position dominante par Jean-Claude Gaudin, malgré les réticences qu’il a suscitées autour de lui.
Oublié, les confrontations entre le maire de gauche, Benoît Payan, et son opposante, Martine Vassal, l’heure est aux embrassades dans l’hémicycle. « Vous, les maires de Provence, je suis l’un des vôtres », s’est contenté de lancer Nicolas Isnard, garantissant ainsi que les bisbilles font désormais partie du passé. Et que cette métropole de 92 communes sera enfin opérationnelle sur les dossiers économiques et sur les transports. Pour gérer ce qu’il voit plutôt comme des bassins de vie, le président de droite a fait un geste envers la gauche, en offrant à celle-ci des vice-présidences et en redonnant à Benoît Payan la main sur la régie des transports. Preuve de l’apaisement en cours, la grande majorité des maires s’est réunie à huis clos le 21 avril pour menacer l’État, accusé de trop ponctionner, de ne pas voter un budget en déficit de 123 millions d’euros.



