Depuis le 1er juillet, la Filature Colbert à Camarès a ouvert son capital au public via la plateforme Baltis avec un objectif de 350 000 euros. Accessible à partir de 100 euros, cette levée de fonds doit consolider l’activité, financer le développement et poursuivre un projet plus vaste : redonner une valeur économique à la laine de brebis Lacaune, longtemps considérée comme un déchet.
Lutter contre l’inertie du marché
« On a beaucoup donné, beaucoup travaillé ces trois dernières années, mais entre le moment où un client vous dit que votre produit est formidable et celui où arrivent les premières commandes, il peut s’écouler entre un et trois ans, résume Jean-Philippe Lignon, directeur général de la filature. Cette inertie, avant qu’elle ne nous soit fatale, nous a poussés à lancer cette levée de fonds. »
Les sommes collectées serviront d’abord à renforcer la trésorerie, à développer la communication et à recruter des compétences administratives. L’achat d’une seconde ligne de production attendra encore. « La sagesse, c’est d’abord d’avoir un carnet de commandes suffisamment rempli avant d’investir dans un nouveau bâtiment et de nouvelles machines », précise Jean-Philippe Lignon.
Un potentiel considérable pour la laine Lacaune
Créée industriellement en 2023, la Filature Colbert est née d’un projet imaginé il y a une vingtaine d’années. Elle transforme la laine des brebis Lacaune du bassin de Roquefort – 155 tonnes en 2025 – en produits à forte valeur ajoutée : isolants biosourcés, paillage horticole, tapis de yoga, feutres techniques ou solutions d’isolation pour logements. Cette diversification est indispensable pour faire émerger un marché autour d’une matière première encore largement sous-exploitée.
Le bassin de Roquefort rassemble près de 1 200 exploitations et environ 700 000 brebis Lacaune, sur un territoire qui en compte près de 1,2 million. Une ressource renouvelable chaque année mais qui, faute de débouchés, a longtemps perdu toute valeur économique.
De l’histoire jolie aux défis concrets
« L’histoire est très jolie : on part d’une ressource considérée comme un déchet pour en faire un produit vertueux », souligne Jean-Philippe Lignon. Mais il faut convaincre. Les produits biosourcés séduisent, mais ils restent souvent plus chers que leurs équivalents conventionnels. Il existe encore un décalage entre l’intérêt affiché et l’acte d’achat.
À cette difficulté s’ajoute un autre défi : améliorer la qualité de la laine dès la tonte. Aujourd’hui, près de 70 % du poids d’une toison est perdu au lavage, en raison des impuretés. En collaboration avec le Parc naturel régional des Grands Causses, la filature multiplie les actions de sensibilisation auprès des éleveurs et des tondeurs pour améliorer ce rendement. « Si nous récupérons davantage de laine propre, nous pourrons mieux rémunérer les éleveurs et rendre toute la filière plus vertueuse. »
Une filière qui se reconstruit en France
Longtemps contrainte d’envoyer sa laine en Espagne puis en Belgique, la filature s’apprête à franchir une étape importante : le lavage sera désormais réalisé en France, en Haute-Loire. Cette évolution s’inscrit dans une dynamique plus large de reconstruction d’une véritable filière lainière nationale.
Les initiatives se multiplient en Aveyron et dans les territoires voisins : valorisation de la lanoline, développement de nouveaux matériaux biosourcés, fabrication de tapis de yoga ou d’éveil à Saint-Affrique (Le Tapis de Laine), fertilisants (Fertilaine) sur le Lévezou, collaborations avec des industriels, chercheurs et designers… Pour Jean-Philippe Lignon, l’enjeu dépasse son entreprise. « Je ne cherche pas à être le bateau amiral de la laine. Ce que je veux, c’est que les initiatives se multiplient. Plus nous serons nombreux, plus la laine retrouvera sa juste place. »
L’ouverture du capital doit permettre à la petite entreprise du Sud-Aveyron de se donner un peu d’air tout en musclant sa communication : « une nécessité », reconnaît Jean-Philippe Lignon, qui lance un appel aux citoyens : « Soutenez une filière qui a de l’avenir. » Le dirigeant est convaincu du potentiel et de la modernité d’une ressource longtemps oubliée, mais qui pourrait se muer en moteur de développement local, au service des éleveurs, de l’industrie et de la transition écologique.



