Alain Minc : « Il faut combattre le RN sur le terrain politique, pas moral »
Alain Minc : « Combattre le RN sur le terrain politique »

Il fut longtemps d'usage de renvoyer dos à dos les deux extrêmes. Une grille de lecture périmée selon Alain Minc, qui appelle à cesser les leçons de morale face à Le Pen et Bardella pour les combattre sans concessions sur le terrain politique et idéologique. Avec cette mise en garde adressée au patronat : si le Rassemblement national accédait au pouvoir, la tentation serait forte de masquer son échec économique, inéluctable à ses yeux, par une dérive illibérale.

Le parallèle entre RN et LFI est daté

Pour Alain Minc, le parallèle entre le RN et LFI n'a plus lieu d'être. Il ne faut plus combattre le RN sur le terrain de la morale. LFI, en revanche, s'est clairement mis hors du champ républicain. L'argument moral a disparu le jour où Marine Le Pen s'est rendue à la manifestation contre l'antisémitisme. Minc salue ce geste, rappelant que si l'Action française avait manifesté en 1938 contre l'antisémitisme, 1940 n'aurait pas été 1940. L'ADN du passé demeure, mais elle semble vouloir s'en démarquer. Le RN a des brebis galeuses, mais il les écarte au maximum. Il faut désormais combattre ce parti sur le terrain politique, de façon inflexible.

Angles d'attaque précis

Sur la politique internationale, d'abord. On ne sait pas où ils sont ! Au moment où nous devons épauler l'Ukraine avec une fermeté inébranlable, un pouvoir aux mains du RN serait un allié incertain pour les Occidentaux, compte tenu de son tropisme russe. L'Europe a plus que jamais besoin de se renforcer et ça ne peut pas se faire avec eux : après avoir été antieuropéens, ils sont devenus au mieux a-européens. Je n'imagine pas le chancelier allemand, Friedrich Merz, qui a demandé la garantie nucléaire française, accepter de voir le bouton de l'arme suprême dans les mains de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella.

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Un régime illibéral en préparation

Nous n'avons pas la même conception de la démocratie. Pour le RN, c'est le suffrage universel et rien que le suffrage universel. Pour les libéraux dont je suis, c'est le suffrage universel plus les checks and balances (les contre-pouvoirs). La campagne présidentielle permettra de clarifier leur conception de l'article 11 de la Constitution, qu'ils veulent utiliser pour instaurer une définition de la préférence nationale contraire à toute notre jurisprudence. En 2017, Mme Le Pen voulait réformer la Constitution par la voie de cet article, en arguant du précédent du général de Gaulle. C'est une ligne rouge absolue ! Nous ne sommes pas en 1962, elle n'est pas de Gaulle et le Conseil constitutionnel n'était pas le contre-pouvoir qu'il est devenu. En 2022, elle voulait un référendum sur l'immigration au titre de l'article 11, c'est-à-dire un référendum inconstitutionnel. C'était une ligne rouge atténuée, mais toujours rouge. Le jour où on réformera la Constitution avec une loi inconstitutionnelle, on ouvrira la boîte de Pandore de la remise en question de tous les contre-pouvoirs.

Le patronat et le « syndrome von Papen »

Le RN défend une politique économique absurde : libéral avec les petits commerçants, socialiste sur les retraites et inconscient face à notre situation financière. S'il accède au pouvoir, il va très vite se heurter au mur de la réalité. Certains, y compris parmi les patrons, relativisent en disant que nous avons déjà connu ça avec la gauche en 1983. Il y a une immense différence : ni François Mitterrand, ni Pierre Mauroy, ni Jacques Delors, ni Michel Rocard ne risquaient de mettre en cause l'État de droit comme dérivatif à leur échec économique. Je suis convaincu que la tentation illibérale serait le levier de diversion du RN le jour où il serait confronté à son incurie.

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Quand le Medef, organisation institutionnelle, reçoit les partis représentés à l'Assemblée, le RN comme LFI, il est dans son rôle d'organisme professionnel. Mais que des patrons se bousculent pour rencontrer M. Bardella, alors qu'ils n'adhèrent pas à son idéologie, c'est parce qu'ils sont atteints du syndrome von Papen : ils ont le complexe du marionnettiste qui veut prendre le contrôle de la marionnette. Bardella n'est certes pas Hitler, mais eux se comportent comme von Papen. Ils ne comprennent rien à la politique : si, par malheur, le RN s'installait à l'Élysée et avait une majorité à l'Assemblée, il appliquerait son programme, quoi qu'en disent les patrons. Le pays finirait dans le mur, avec une dérive illibérale comme paravent. Les marionnettistes, donc les patrons, seront les cocus de l'Histoire.

La romance jet-set de Bardella

C'est le mariage du bling-bling et de l'aristocratie à l'ancienne. Or il y a deux RN : celui du Nord, socialiste, de Marine Le Pen ; et celui du Sud, plus poujadiste, dont Jordan Bardella est l'expression. Je serais curieux de savoir ce que Mme Le Pen, élue d'Hénin-Beaumont, pense des noces royales de son dauphin.

La France insoumise a-t-elle franchi le Rubicon ?

Face à LFI, nous ne sommes plus dans un affrontement politique. Jean-Luc Mélenchon est sorti du cercle de nos valeurs. Pour comprendre, il faut revenir à son évolution personnelle. Les responsables qui l'ont amené à créer LFI sont François Hollande, Laurent Fabius et la technocratie aristocratique du PS. Ils n'ont jamais voulu reconnaître l'immense talent de cet homme qui n'avait pas leur cursus. François Mitterrand était indifférent aux diplômes et en aurait fait un grand ministre. L'humiliation a conduit cet adepte de Jaurès, un peu dur mais républicain et laïque, à s'autonomiser et à suivre un cheminement qui l'a amené à sortir du cercle républicain. Pour conquérir les quartiers, il a institué une nouvelle lutte des classes où l'immigré a pris la place du prolétaire. Et il a glissé progressivement vers un anticolonialisme, qui l'a conduit à l'antisémitisme. Quand vous dites : « Tout est de la faute de l'Occident », cela vous pousse à désigner mécaniquement la quintessence de l'Occidental, c'est-à-dire le juif. Prenez la somme de ses saillies, depuis Yaël Braun-Pivet qui « campe » à Tel-Aviv jusqu'à ses plaisanteries sur les assonances des noms juifs. J'imagine ce qu'il pourrait dire de moi : « Minc, on peut le dire à la polonaise, ça fait “Minz”. On peut le dire à l'anglaise, ça fait “Mink”. Tiens, ça veut dire “vison”, comme par hasard ! » Le député LFI Antoine Léaument a quand même dit : « On augmentera le smic aussi pour les personnes juives. » Imaginez si un député RN avait fait la même chose…

La défense du livre éducatif

Ce licenciement (d'Olivia Nora chez Grasset) ne m'a hélas pas étonné. La réponse de Vincent Bolloré dans le JDD a en revanche été pour moi une gigantesque surprise. Je pensais qu'il considérerait les critiques comme des piqûres de moustique et qu'il resterait dans son superbe isolement. Cela m'interpelle. Je crois qu'il estimait jusqu'à présent qu'il n'y avait que deux pouvoirs : l'argent et la politique, et donc que le propriétaire d'une entreprise culturelle disposait de la même liberté que celui d'une conserverie. Pour la première fois, il découvre qu'il y a un pouvoir intellectuel et sa réponse, truffée d'erreurs et de mauvaise foi, est un aveu de faiblesse. Et je ne comprends absolument pas l'article antisémite qui accompagnait sa réponse, d'autant moins que je sais que Vincent Bolloré n'est pas antisémite. Maintenant qu'il a découvert le pouvoir intellectuel, il va vouloir s'en emparer et il faut que nous soyons extraordinairement vigilants. La prochaine ligne à défendre sera le livre éducatif. Hachette possède 50 % de ce marché. Jusqu'ici, jamais il n'y a eu de tentative de prise de pouvoir idéologique. Va-t-on essayer de glisser dans les livres d'histoire une vision à la Philippe de Villiers ? Il y a des garde-fous, mais nous devons ériger les herses.

Un mot sur Emmanuel Macron

Il restera de son second mandat une chose positive, mais une seule : son discours de l'île Longue sur le changement de la doctrine nucléaire française. Il a réussi ce coup pour une unique raison : la dissuasion est une affaire conceptuelle et il est assez bon pour manier les concepts. La politique, en revanche, est une affaire de sensibilité, de tripes et d'ouverture aux autres. Et à ce jeu-là, il n'a fait que régresser depuis dix ans.