Le débat Aghion-Krugman sur le décrochage européen
Aghion vs Krugman : le décrochage européen en débat

Dans un débat intellectuel de haute volée, les économistes Philippe Aghion et Paul Krugman ont croisé le fer sur les causes du décrochage économique de l'Europe par rapport aux États-Unis. L'échange, publié dans Le Monde le 25 juin 2026, met en lumière des visions contrastées de la croissance et de la compétitivité.

Les thèses en présence

Philippe Aghion, professeur au Collège de France et à la London School of Economics, attribue le retard européen à un manque d'innovation et de recherche. Selon lui, l'Europe investit trop peu dans les technologies de rupture, ce qui freine sa productivité. Il cite des chiffres : les dépenses de R&D en Europe représentent 2,2 % du PIB, contre 3,5 % aux États-Unis. Aghion plaide pour une augmentation massive des investissements publics et privés dans l'innovation, ainsi que pour des réformes structurelles visant à fluidifier le marché du travail et à encourager la prise de risque entrepreneuriale.

Paul Krugman, prix Nobel d'économie et chroniqueur au New York Times, conteste cette analyse. Pour lui, le problème principal de l'Europe est une politique budgétaire trop restrictive. « L'austérité a étouffé la demande intérieure et freiné la reprise après la crise de 2008 », affirme-t-il. Krugman souligne que les États-Unis ont connu une croissance plus forte grâce à des déficits budgétaires massifs et à une politique monétaire accommodante. Il estime que l'Europe devrait adopter une approche similaire, avec des investissements publics dans les infrastructures et la transition énergétique.

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Un clivage sur les politiques économiques

Le débat révèle un clivage profond entre une vision « supply-side » (offre) portée par Aghion et une vision « demand-side » (demande) défendue par Krugman. Aghion insiste sur la nécessité de réformes structurelles pour stimuler l'offre de biens et services innovants. Il critique la frilosité des entreprises européennes à investir dans la recherche, pointant du doigt le poids des réglementations et la faiblesse du capital-risque. En Europe, le capital-risque ne représente que 0,2 % du PIB, contre 0,8 % aux États-Unis, selon des données de l'OCDE.

Krugman rétorque que sans une demande suffisante, les entreprises n'ont pas d'incitation à innover. Il rappelle que les États-Unis ont soutenu la demande par des baisses d'impôts et des dépenses publiques, ce qui a créé un cercle vertueux. « L'Europe a fait le choix inverse, avec des conséquences désastreuses pour l'emploi et la croissance », écrit-il. Il cite le taux de chômage européen, qui stagne autour de 7 %, contre 3,5 % aux États-Unis.

Les implications pour l'avenir de l'Europe

Ce débat a des implications concrètes pour les politiques économiques européennes. Aghion appelle à une « stratégie de l'offre » axée sur l'éducation, la recherche et l'innovation. Il propose la création d'un fonds européen pour l'innovation, doté de 100 milliards d'euros, afin de financer des projets dans l'intelligence artificielle, les biotechnologies et les énergies propres.

Krugman, de son côté, plaide pour une relance budgétaire coordonnée au niveau européen, avec des investissements dans les infrastructures numériques et vertes. Il critique la règle des 3 % de déficit du pacte de stabilité, qu'il juge « obsolète et contre-productive ». Selon lui, l'Europe devrait émettre des obligations communes pour financer ces investissements, comme elle l'a fait avec le plan de relance post-Covid.

Un consensus sur l'urgence

Malgré leurs divergences, les deux économistes s'accordent sur un point : l'Europe doit agir rapidement pour ne pas accentuer son retard. « Le statu quo n'est pas une option », prévient Aghion. Krugman renchérit : « L'Europe risque de devenir un musée économique si elle ne change pas de cap. »

Ce débat illustre les tensions au sein de la pensée économique contemporaine et les choix difficiles qui attendent les décideurs européens. Entre innovation et relance de la demande, l'Europe devra trouver un équilibre pour retrouver le chemin de la croissance.

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