De Gaulle à Moscou : un voyage historique en URSS en 1966
De Gaulle à Moscou : un voyage historique en 1966

Cet article a été publié pour la première fois le 27 juin 1966 dans L'Express.

Un accueil mesuré

Un camion s'arrête sur la Leninski Prospekt, à Moscou. Une trentaine de personnes en descendent. Une femme en robe imprimée dit aux autres : "C'est devant le 83 qu'on doit aller." Le groupe s'y rend lentement. Il est 4 heures moins 10. La veille, tous les journaux ont publié un encadré — le même, diffusé par l'agence Tass — décrivant de Gaulle comme un patriote et un partisan de la paix. À l'usine, on a demandé s'il y avait des volontaires pour saluer le cortège, et il y en a eu beaucoup. Plus que pour n'importe qui d'autre, à l'exception du président Nasser et, bien sûr, des cosmonautes. L'accueil, a-t-on dit, doit être cordial. Il le sera : petits drapeaux agités, quelques bravos, nulle clameur au passage de la décapotable noire où le Général se tient, à côté de M. Nicolas Podgorny, président de la République. Mais le soir même, le Général fait dire aux journalistes qu'il a été ravi de l'accueil chaleureux de la population de Moscou. Il est arrivé en URSS décidé à trouver tout parfait.

Un homme immodeste

Tel Louis XIV en uniforme kaki, il est descendu majestueusement de la Caravelle tricolore, s'appuyant à peine sur la rampe en chêne naturel de la passerelle. Il a passé en revue un détachement des trois armes, serré la main des ambassadeurs alignés le long d'une raie blanche, et gagné le micro où, superbement immodeste, il a déclaré : "L'univers sait quelle importance revêt la visite que j'ai l'honneur de vous faire." L'URSS, pour sa part, où chaque geste est concerté, lui a réservé le traitement numéro un, celui qui est destiné, en principe, aux seuls représentants des "pays frères". Et il le sait. L'affaire a, d'ailleurs, été longuement débattue, dans les instances du Parti, au sein du gouvernement et au cours de la conférence des ministres des Affaires étrangères du Pacte de Varsovie, qui a duré quinze jours au lieu de trois.

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Les débats au sein du Parti

Thèse des uns : il est imprudent de fonder quelque politique que ce soit sur un homme seul de 75 ans. Une analyse marxiste de la société française montre que les incartades du Général à l'égard des États-Unis seront de courte durée : l'industrie française n'est-elle pas dépendante de l'industrie américaine ? M. Pompidou n'a-t-il pas été banquier ? M. Giscard d'Estaing n'est-il pas lié aux milieux de la finance ? Thèse des autres : une "contradiction entre États bourgeois" est chose naturelle et il faut l'exploiter à fond. Conclusion : ces deux thèses incompatibles à long terme sont parfaitement conciliables dans l'immédiat. Il suffit de s'en tenir rigoureusement à la ligne classique sur toutes les affaires mondiales, de ne pas bouger d'un pouce l'Allemagne, mais, en revanche, d'être compréhensif sur les problèmes bilatéraux, afin de s'attacher la France tant que faire se peut.

Les entretiens avec Brejnev

Le plan sera rigoureusement suivi. À 10 heures précises, mardi, deux portes s'ouvrent. La délégation française entre par l'une, la délégation soviétique par l'autre. M. Léonide Brejnev, secrétaire général du Parti communiste, s'assoit en face du Général, ne laissant M. Kossyguine intervenir que sur des points précis. D'entrée de jeu, c'est lui qui prend la parole. Il se lance dans une violente diatribe sur l'Allemagne : "L'Allemagne de Bonn, dit-il, est animée d'un esprit de revanche. Elle n'a pas reconnu les nouvelles frontières et elle aspire à l'arme atomique. Le fait qu'elle ne réclame pas pour l'instant la bombe pour elle-même ne change rien à l'affaire. Au contraire, une voix allemande renforcée au sein de l'Alliance atlantique est, aux yeux de M. Brejnev, encore plus dangereuse. Car l'Allemagne, au lieu d'avoir à supporter seule les conséquences d'une politique agressive éventuelle, pourrait parvenir un jour à entraîner l'Amérique." M. Brejnev est long. L'interprète traduit phrase par phrase. Le général de Gaulle prend soin de cacher son impatience, mais ses familiers notent des signes d'agacement. Il hoche la tête de bas en haut d'un geste tellement régulier que cela finit par ressembler à un tic ; il ouvre la bouche pour aspirer de l'air ; enfin, c'est à lui de parler.

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La vision de de Gaulle

Son intervention, il l'a préparée avec soin, écrite, dit-on, de sa main et apprise par cœur. C'est une vision grandiose de deux mondes que tout doit rapprocher, mais que la méfiance sépare. "Il faut, dit-il, procéder par étapes, car l'avenir dure longtemps." Et il explique que les blocs ne se dissoudront pas d'un jour à l'autre et que la France, pour sa part, ne cherchera pas à éloigner les démocraties populaires de la Russie. C'est à la Russie elle-même qu'il appartient de donner l'exemple du rapprochement. Tant que ce rapprochement ne sera pas consommé, la présence américaine se maintiendra en Europe. "Présence utile, précise-t-il, tant que durera votre désir d'hégémonie." Et le Général brosse le tableau d'une Europe enfin réconciliée, qui, par-delà des régimes "vraiment très différents", serait rendue intimement solidaire par des liens sans cesse renforcés "en matière de commerce, de culture, de science et de progrès".

Le troc et la sécurité

Mais pour comprendre le général de Gaulle, il faut avoir lu Bossuet ou appris le latin. M. Brejnev n'a fait ni l'un ni l'autre et tout cela lui apparaît bien philosophique, bien éloigné de ses préoccupations. Il est franc : il tient l'Allemagne de l'Est, il ne veut pas la lâcher. Les Allemands de l'Ouest, explique-t-il, voudraient faire un troc : réunification contre renonciation à l'arme atomique et éventuelle reconnaissance des frontières. Mais c'est du chantage : "Qu'ils mettent donc les bœufs devant la charrue et qu'ils acceptent d'abord un cadre qui garantisse la sécurité européenne !" C'est la seule allusion qui est faite du côté soviétique à ce vieux projet de conférence sur la sécurité, c'est-à-dire, en fait, sur la démilitarisation de l'Europe centrale.

Le général de Gaulle se garde bien de la relever et marque simplement son assentiment sur la nécessité de la détente comme préalable à la réunification. Il ajoute alors assez brutalement qu'il ne saurait être question pour le gouvernement français de reconnaître l'Allemagne de l'Est, "qui n'est qu'une création artificielle de votre part".

Le travail des diplomates

Telles sont les données sur lesquelles les diplomates commencent la rédaction du communiqué. C'est le travail de M. Gabriel Puaux, directeur d'Europe au ministère français des Affaires étrangères, et de M. Kovalev, qui occupe des fonctions analogues du côté soviétique. M. Kovalev a reçu pour instructions de prendre, dans les multiples déclarations du général de Gaulle depuis 1959, toutes les phrases sur l'Europe et sur l'Allemagne qui se rapprochent du point de vue soviétique et de proposer leur inclusion dans le communiqué. M. Puaux a, lui, pour ordre de refuser, "le contexte n'étant pas le même". Finalement, le principe est retenu d'une "déclaration commune" qui devra marquer une volonté partagée de détente.

Le Masque de fer et la presse

Jusque-là, les Russes n'ont pas avancé d'un pas sur l'Allemagne, et le général de Gaulle s'est comporté comme s'il était un ami fidèle du chancelier Erhard. On remarquera, d'ailleurs, le lendemain, au cours d'une réception au Kremlin, l'entretien du président de la République avec l'ambassadeur d'Allemagne, M. von Walter, auquel il dira : "Je viendrai en juillet rendre compte au Chancelier de ces conversations." La presse soviétique n'en fait pas moins son travail en liant dans tous ses commentaires la visite du Général au vingt-cinquième anniversaire de l'invasion allemande, ainsi qu'aux "ambitions criminelles des revanchards de Bonn". Et dans les cinémas de quartier, des films sur la guerre remplacent dès mardi les films français — Papa, maman, la bonne et moi, Le Masque de fer, Les Trois Mousquetaires — mis à l'affiche en l'honneur du Président de la République.

Le contraste

Dans l'après-midi, il y a, de nouveau, quelques délégations rassemblées sur la place, pour voir le Général au balcon de l'hôtel de ville. Cinq mille personnes, selon les estimations officielles, de mille à quinze cents selon moi. Après la cérémonie, je suis le cortège officiel dans son tour de ville. Mais l'itinéraire n'a pas été diffusé. Et, sur les 27 kilomètres du parcours, nous n'entendrons ni un bravo ni une marque d'hostilité. Les passants... passent.

Le Général continue à choisir de ne rien remarquer. Flatté à l'hôtel de ville, honoré à l'Université, ravi par le recteur, enchanté par le maire, il aura partout le mot qu'il faut. Et le contraste est saisissant entre sa démarche de vieil homme, son visage blanc, ses paupières noires, ses yeux rougis — surtout le gauche — et la maîtrise de la voix, le contrôle des gestes, le sens exact des nuances. Pas une défaillance de mémoire pour prononcer ses discours rédigés à l'avance dont son interprète, M. Andronikov, lit une traduction ronéotypée. Pas un signe de fatigue.

La détente économique

Le lendemain, même protocole que la veille, mêmes portes qui s'ouvrent en même temps pour les deux délégations, même M. Brejnev, aux joues un peu rouges et à l'embonpoint naissant. Mais, cette fois, il ne s'agit plus de l'Allemagne et l'atmosphère se détend. Sur les sujets économiques, M. Brejnev passe la parole à M. Kossyguine. Le général de Gaulle fait de même avec M. Couve de Murville. Le ministre français se plaint que les importations soviétiques soient très inférieures aux prévisions de l'accord commercial. "Vous êtes trop chers", réplique Kossyguine, qui lui promet, néanmoins, de donner des instructions pour des commandes accrues.

Coïncidence, peut-être : on apprendra le jour même que la firme française Chausson vient de signer un contrat pour la fourniture de machines à emboutir les carrosseries de voitures et la négociation avec Renault sera achevée sous peu.

Brevets et fusées

On convient ensuite rapidement entre les deux délégations de signer, le jeudi 30, un accord de coopération scientifique et technique prévoyant l'accroissement progressif des échanges de savants et brevets, ainsi que la réalisation de certaines entreprises communes du type de celles récemment conclues pour des filiations destinées à l'étude des particules de haute énergie. De là, on passe aux affaires spatiales. Elles ont été soigneusement préparées depuis plusieurs mois et, dès le 16 juin, un premier échange de signatures a eu lieu à Paris avec une mission envoyée de Moscou.

Les Soviétiques ont fait des offres : ils sont prêts à lancer n'importe quel satellite tricolore, n'importe quand, sur n'importe quelle fusée et gratuitement. Mais le gouvernement français ne pourrait pas, aux termes des contrats qui lient nos industries aux fournisseurs américains, accepter de placer sur des fusées russes des satellites comprenant des composantes américaines. Il ne pouvait pas non plus tourner le dos au projet "européen" de satellite de télécommunications, dans lequel il est partie prenante. D'où l'idée d'un accord-cadre d'une durée de dix ans. Dans l'immédiat, les seules expériences de lancement — à partir de la base que le Général devait visiter en fin de semaine — seront limitées à des explorations scientifiques, un satellite autour de la Lune et un satellite tournant à 250 000 kilomètres autour de la Terre. Mais il n'est pas exclu que, plus tard, d'autres expériences aient lieu, peut-être même en matière de télécommunications. Il n'est pas exclu non plus que, progressivement, la France oriente ses chercheurs sur les problèmes de miniaturisation où les Russes sont encore en retard.

Le point de repère

Tout cela est si rapidement mené et dans une telle bonne humeur qu'il reste quelque temps pour s'occuper de nouveau des affaires mondiales. Le Vietnam ? Il suffit qu'il ne soit "ni chinois ni américain". On convient facilement de faire référence, dans la déclaration commune de la semaine suivante, au nécessaire respect des accords de Genève de 1954 et à l'objectif du Vietnam indépendant, souverain et libre de toute ingérence étrangère.

C'est le moment que choisit M. Brejnev pour proposer une nouvelle réunion de travail à l'issue du voyage du Général à travers l'Union soviétique. Il avait, au dire de la délégation française, réfléchi aux déclarations faites par de Gaulle la veille et voulait de nouveau parler de l'Europe. Les correspondants étrangers de Moscou, surtout les Américains, craignent pour leur part que M. Brejnev ne lance une offensive pour lier le gouvernement français par un pacte formel. Leur crainte a été avivée l'après-midi même : dans son discours à l'Université (auditoire de professeurs, très peu d'étudiants), le Général a fait référence à une "alliance nouvelle qui peut être scellée entre la Russie et la France". Mais les officiels français ont rappelé aussitôt le contexte — toujours le fameux contexte : le président de la République parlait, dans cette phrase, "de culture, de science et de progrès".

La déclaration commune, pendant ce temps, a progressé. Elle sera à la fois rassurante et solennelle : elle mettra l'accent sur la nécessité de consultations politiques régulières entre Paris et Moscou ; elle se référera aux accords techniques comme un exemple concret de coopération. Dans l'esprit des Français, elle montrera la voie à des accords similaires avec les démocraties populaires. En attendant son ultime consultation avec M. Brejnev, le Général est heureux.

Le Général s'amuse. Il vit des jours comme il les aime : il agite les grands problèmes de l'univers, suscite des interprétations contradictoires, monopolise l'actualité sur sa personne. Il sait, bien sûr, aussi bien que quiconque, que le rêve du gouvernement soviétique serait de négocier directement avec les États-Unis et que, pour le peuple russe, l'Amérique est, sinon l'exemple, du moins le point de repère. Mais il sait aussi que tant que dure la guerre du Vietnam, l'Union soviétique n'a pas d'autre interlocuteur, publiquement tout au moins, que la France. Alors, il veut la faire bouger. Rien qu'un peu, mais dans sa direction. Le vieil homme est tenace. Mais la banquise est lourde.