Bulgarie : une majorité stable après des années d'instabilité politique
Après huit scrutins en cinq ans, la Bulgarie dispose enfin d'une majorité parlementaire stable. Cette stabilité est portée par Roumen Radev, l'ancien président qui s'est lancé dans la bataille des législatives en janvier dernier. Son parti, Progressivna Bulgaria, caracole en tête des suffrages avec 44,59 % des voix, obtenant ainsi une majorité absolue de 130 sièges à l'Assemblée nationale, alors que le seuil requis est de 121 sièges.
Théoriquement, cet homme souvent classé comme « prorusse » n'a besoin d'aucun allié pour gouverner. Cette situation constitue une première depuis trente ans dans le paysage politique bulgare, marqué par une instabilité chronique.
Un alignement sur les exigences de l'Otan malgré l'étiquette prorusse
L'Europe, à peine soulagée par l'éviction de Viktor Orban, doit-elle s'inquiéter de cette nouvelle configuration ? La réponse est négative, mais pas pour les raisons généralement avancées. En réalité, Roumen Radev incarne ce qu'on pourrait appeler un national-pragmatique.
Examinons les faits. Le programme de Radev prévoit de consacrer 5 % du PIB à la défense d'ici 2035, ce qui correspond parfaitement aux exigences de l'Otan. La Bulgarie figure dans la première vague des bénéficiaires du programme industriel militaire Safe et entend maintenir cette position avec 490 millions d'euros alloués, et une enveloppe totale pouvant atteindre 3,26 milliards d'euros de prêts européens sur trente-cinq ans.
Dès le lundi suivant les élections, Mark Rutte, le secrétaire général de l'Otan, a appelé Roumen Radev pour le féliciter personnellement. Ce geste n'est pas anodin et témoigne d'une reconnaissance institutionnelle.
Un parcours militaire impressionnant et une neutralité active sur l'Ukraine
Il faut dire que Roumen Radev possède un parcours militaire remarquable. Général de l'armée de l'air, formé à la base aérienne Maxwell aux États-Unis, pilote de MiG-29 avec 1 400 heures de vol, il a effectué toute sa carrière sous l'uniforme bulgare, commencée sous le régime communiste en 1987. Il a terminé son service à la tête de l'armée de l'air bulgare avant de démissionner pour se présenter à la présidence de la République en 2016.
Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, s'est également précipitée pour le féliciter. Sur la question ukrainienne, Roumen Radev se montre moins hostile qu'immobile. « La Bulgarie ne mettra pas de bâtons dans les roues de ceux qui veulent aider Kiev – mais elle n'y participera pas », a-t-il déclaré dès le dimanche soir à l'annonce des premiers résultats. Ni veto, ni contribution : une neutralité active semblable à celle du Slovaque Robert Fico ou du Tchèque Andrej Babis.
La distinction fondamentale avec le modèle orbanien
Ce qui distingue fondamentalement Radev de Viktor Orban, c'est l'absence de projet illibéral. Le Premier ministre hongrois a mis dix ans à construire sa machine à se maintenir au pouvoir : une presse sous tutelle, une justice remodelée à sa main, et une constitution taillée sur mesure pour ses combats idéologiques.
Roumen Radev, lui, promet précisément de démanteler l'oligarchie, de restaurer l'État de droit et de réformer la magistrature. On peut certes trouver ces promesses creuses ou suspecter qu'il prendra sa part au festin de la corruption qu'il prétend abolir. Mais il ne ressemble pas à un autocrate en gestation. Son adversaire déclaré, c'est l'oligarchie, pas la démocratie elle-même.
Les relations avec Moscou : un pragmatisme calculé
Ce qui le rapproche d'Orban, en revanche, c'est son silence éloquent vis-à-vis de la Russie. Pas un mot sur Moscou dans les 143 pages de son programme électoral. Pas un mot sur les sanctions, pas un mot sur le retrait des troupes d'Ukraine comme condition à la paix. Il se contente d'évoquer des « relations pragmatiques avec la Russie, fondées sur le respect mutuel ».
Cette formule est suffisamment creuse pour tout contenir, et suffisamment sonore pour être entendue à Moscou. Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a d'ailleurs employé exactement les mêmes mots en apprenant sa victoire, se disant « sensible » à son appel au « dialogue pragmatique ». Un signe de reconnaissance entre gens qui parlent la même langue de bois diplomatique.
La dépendance aux fonds européens : une limite structurelle
La vraie question n'est pourtant pas de savoir si Radev est prorusse, mais s'il peut se permettre de l'être vraiment. La Bulgarie reste le pays le plus pauvre de l'Union européenne. Elle dépend structurellement des fonds de cohésion, de la Politique Agricole Commune et des programmes d'investissement européens.
Le programme de Radev le revendique sans ambages : dans les négociations budgétaires à venir, il défendra bec et ongles la part bulgare dans le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034. On ne mord pas la main qui vous nourrit – et Bruxelles le sait parfaitement, qui tient fermement le chéquier.
L'euro : une opposition de façade
L'épisode de l'adoption de l'euro par la Bulgarie illustre parfaitement cette dialectique. Roumen Radev a passé des années à réclamer un référendum sur l'adoption de la monnaie unique, ce que le Parlement bulgare lui a refusé en 2023. Il a soutenu les manifestants descendus dans la rue pour défendre le lev et dénoncé une décision « précipitée », prise « sans consultation populaire ».
Pourtant, c'est lui qui arrive au pouvoir quatre mois et demi après l'entrée en vigueur de l'euro, le 1er janvier 2026. La Banque Centrale Européenne a calculé que l'effet inflationniste du changement de monnaie est négligeable (0,3 à 0,4 point de pourcentage). La hausse des prix qui irrite les Bulgares provient d'autres facteurs : le carburant, l'alimentation, une économie structurellement sous-capitalisée, et la crise du détroit d'Ormuz.
Radev le sait parfaitement mais, avec une certaine démagogie, il a jugé bon d'associer l'euro à ce marasme général. En vérité, il ne peut pas revenir en arrière sur le passage à l'euro. En revanche, il peut continuer à en faire le symbole de ce qu'on impose aux peuples sans les consulter. C'est politiquement rentable, mais cela ne changera rien à la réalité économique.
L'énergie : le véritable enjeu des relations avec Moscou
« Une Bulgarie forte dans une Europe forte a besoin de pensée critique et de pragmatisme », a déclaré Radev dimanche soir après sa victoire. « L'Europe est devenue la victime de sa propre ambition d'être un leader moral dans un monde sans règles. » Fort bien. Mais que propose concrètement la Bulgarie, si exsangue et si dépendante ?
La réponse se trouve dans son programme énergétique. Et c'est là que l'inconfort commence vraiment. Radev entend :
- Maintenir les centrales à charbon « en cas de crise »
- Relancer l'exploration gazière en mer Noire
- Construire de nouvelles capacités nucléaires sans préciser si le partenaire technologique sera le russe Rosatom
La Bulgarie a une longue mémoire avec cette entreprise russe : le projet de centrale de Belene, abandonné en 2012 sous pression occidentale, n'a jamais vraiment disparu des tablettes. Si Roumen Radev tient à ses « relations pragmatiques avec Moscou fondées sur le respect mutuel », c'est peut-être là – dans les sous-sols de la mer Noire et dans les réacteurs nucléaires à venir – que se jouera la vraie partie.
Viktor Orban bloquait le prêt à l'Ukraine avec fracas en échange de la réparation de l'oléoduc Droujba. Mercredi, il lèvera son veto à Bruxelles. Roumen Radev agira sans doute de manière plus discrète avec les Russes. Et ce sera, peut-être, pour ses partenaires occidentaux, autrement plus difficile à déjouer et à contrôler dans le cadre des relations euro-atlantiques.



