Armée européenne : un projet complexe mais nécessaire
Armée européenne : un projet complexe mais nécessaire

Mais quelle ineptie ! Voici ce que rétorqueront les professionnels de deux professions (celle de la critique, et celle des armes). Commençons donc par les écouter et revenons, avant de présenter l’idée, sur sa réfutation. En premier lieu, établir des forces armées européennes, sous commandement supranational, c’est aller évidemment, pour chaque pays, vers, sinon un abandon de souveraineté, du moins un sensible appauvrissement de sa souveraineté.

Les critiques de l'armée européenne

En deuxième lieu, il faut ici rappeler que l’Europe de la défense est, politiquement, un domaine particulièrement sensible et passablement compliqué. Les fonts baptismaux des communautés européennes ont vu passer le projet de Communauté européenne de défense (CED), qui contenait l’idée d’une armée européenne, sous supervision de l’Otan. Le traité l’instituant a été rejeté par la France en 1954.

Du doctrinal passons à l’opérationnel. La troisième critique est pragmatique : alors que les États membres ont déjà du mal, à quelques-uns, à réaliser des exercices de grande ampleur, on les voit difficilement se coordonner de façon à faire vivre des corps d’armée communs complets, totalement intégrés.

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Un cadre déjà existant

Bref, c’est compliqué. Cependant, la naissance d’une telle armée ne se produirait pas ex nihilo. L’Union déploie une politique de sécurité et de défense commune (PSDC), qui est présentée comme allant déjà au-delà d’une simple alliance de défense, avec des capacités civiles et militaires mises à disposition par les États membres. L’Union dispose aussi d’un état-major ! Cet état-major de l’Union européenne, interarmées et multinational, fait dans la stratégie. Une Agence européenne de défense complète cet édifice, notamment au sujet du développement des programmes industriels d’armement.

Relevons également l’existence de morceaux d’armées comme la brigade franco-allemande, comprenant des unités françaises, des unités allemandes et des unités mixtes. Cette brigade, symbole des efforts de rapprochement franco-allemands, s’inscrit dans un cadre plus général, celui du « corps européen ». Cet Eurocorps est un corps d’armée multinational rassemblant six États membres (France, Allemagne, Espagne, Belgique, Luxembourg, Pologne). Sans être subordonné à un cadre supranational de défense, il est régi par un comité composé de hauts responsables militaires et diplomatiques de chacune des nations participantes.

Il serait trop léger de dire que l’armée européenne ne trouverait là qu’un embryon. Avec ces éléments, elle a en quelque sorte un début de cadrage et des bases. Le sujet est d’aller plus loin. Car si l’Union se propose de renforcer sa politique de défense commune, il peut s’avérer de plus en plus difficile de le faire sans armée dédiée.

Une communauté de destin dans un monde multipolaire

Le projet pourrait être d’aller vers une alliance européenne équivalente à l’Otan, quand celle-ci s’étiole. Démographique, technologiquement, industriellement, l’Union pourrait entretenir une armée nombreuse et équipée de façon appropriée. Il faut simplement (tout est dans le simplement) le décider.

Le nouveau contexte géopolitique, très troublé, et l’affirmation croissante des menaces ne commandent certainement pas une telle orientation. Mais de telles évolutions invitent à y réfléchir froidement et sérieusement, dans les deux hypothèses de renforcement soit de la dimension fédérale, soit de la dimension confédérale de l’Europe.

Emmanuel Macron et Angela Merkel, entre autres, ont évoqué le sujet et le projet. Il reste bien des embûches, des difficultés, des questions éminentes à trancher (qui seront les chefs ? quelles parts pour la conscription ? quels moyens de chacun des États ? quelles chaînes logistiques ? quels modèles de chars ou d’avions ?), des fonctions à définir.

L’armée européenne ne s’affirmera pas, à court terme, sur le plan institutionnel comme sur le plan opérationnel. L’ambition, cependant, manifeste une réelle communauté de destin dans un monde multipolaire nouveau, incertain et dangereux. À la mutualisation des coûts s’ajouteraient la réduction de la dépendance à Washington et le renforcement du poids diplomatique de l’Europe.

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Si nombre d’interrogations peuvent trouver, par discussions apaisées, des réponses, d’autres resteront certainement longtemps à creuser : qui aurait le dernier mot en cas de guerre ? En tout cas, alors que les États-Unis exigeaient la CED au début des années 1950, aujourd’hui le retrait du soutien américain exige, de toutes les manières, un nouvel effort sécuritaire européen. Alors pourquoi ne pas envisager véritablement une matérialisation militaire forte de l’idée européenne ?