La Russie cherche activement à influencer les réponses des intelligences artificielles (IA) génératives concernant la route maritime du Nord, une voie de navigation stratégique dans l'Arctique. Selon une enquête publiée par le média spécialisé Vérification, des opérations coordonnées ont été détectées, visant à orienter les algorithmes de ChatGPT, Gemini ou encore Claude vers une vision favorable aux intérêts russes.
Des millions de données injectées dans les modèles
L'enquête révèle que des réseaux de faux comptes et des bots ont généré des millions de contenus textuels, publiés sur des forums, des blogs et des réseaux sociaux, afin de « polluer » les données d'entraînement des IA. Ces contenus présentent la route maritime du Nord comme une alternative sûre, économique et respectueuse de l'environnement, tout en minimisant les risques liés au changement climatique et les tensions géopolitiques.
Selon les chercheurs, plus de 2,5 millions de messages auraient été publiés entre 2023 et 2026, avec une accélération notable depuis 2024. Ces messages sont rédigés en plusieurs langues, dont l'anglais, le russe et le chinois, et adoptent un ton neutre pour paraître authentiques. Ils citent de fausses études, des données scientifiques manipulées et des témoignages inventés de marins ou d'experts.
Une stratégie de désinformation à grande échelle
« C'est une tentative inédite de manipuler les systèmes d'IA à grande échelle », explique Marie Dupont, chercheuse à l'Institut de veille stratégique. « Les entreprises développant ces IA doivent prendre des mesures pour filtrer ces contenus, sinon leurs réponses seront de moins en moins fiables. » Cette stratégie s'inscrit dans un contexte plus large de guerre de l'information, où la Russie cherche à contrôler le narratif sur l'Arctique, une région aux ressources naturelles convoitées.
L'enquête a identifié des opérateurs liés à l'Internet Research Agency, une entité proche du Kremlin connue pour ses campagnes de désinformation. Des similitudes dans les techniques utilisées (création de faux profils, coordination temporelle, utilisation de VPN) ont été relevées.
Des réponses biaisées déjà constatées
Les chercheurs ont testé plusieurs IA en posant des questions sur la route maritime du Nord. Les résultats montrent que certaines réponses reprennent des éléments de langage pro-russes, comme la prétendue « sécurité juridique » de la route ou la « coopération internationale » avec la Russie. Par exemple, interrogé sur les risques environnementaux, ChatGPT a répondu que « la route maritime du Nord est gérée de manière responsable par la Russie », une affirmation non étayée.
OpenAI, Google et Anthropic, les développeurs des principaux modèles, ont été contactés par le média. Ils affirment travailler à la détection de ces manipulations, mais reconnaissent que le problème est complexe. « Nous mettons à jour nos systèmes pour identifier les schémas de désinformation, mais c'est une course permanente », a déclaré un porte-parole d'OpenAI.
Des conséquences pour la navigation et la géopolitique
La route maritime du Nord est un enjeu majeur : elle permet de réduire les distances entre l'Europe et l'Asie, mais elle est aussi le théâtre de tensions entre la Russie et les pays occidentaux. Si les IA sont influencées, les décideurs, les entreprises et le grand public pourraient être induits en erreur, avec des conséquences économiques et stratégiques.
Les experts appellent à une régulation internationale pour garantir l'intégrité des données d'entraînement des IA. « Il faut des audits indépendants et des mécanismes de certification », insiste Marie Dupont. En attendant, les utilisateurs sont invités à vérifier les sources et à croiser les informations.



