Le 21 avril dernier, le corps sans vie de Joris Laurencin, 21 ans, a été découvert près de son domicile à Châtonnay, dans le Nord Isère. Selon son entourage, le jeune homme s'est donné la mort après des mois d'insultes islamophobes. Un drame qui ravive le traumatisme de nombreux jeunes issus de ces territoires ruraux, contraints de fuir pour échapper à un racisme devenu insupportable.
Un drame qui réveille les traumatismes
Joris Laurencin, d'origine algérienne par sa mère, aurait été victime de remarques racistes lors d'une fête de village à Saint-Jean-de-Bournay. Son oncle a témoigné auprès de plusieurs médias : "On le traitait de sale bougnoule, de sale arabe." Des insultes qui ont profondément marqué Léa, une jeune femme partie de ce village il y a plusieurs années pour ses études à Lyon.
"J'ai le mot 'bougnoule' ancré dans mon crâne, comme un mot familier trop entendu. Évidemment, on me disait 'ce n'est pas méchant, on dit comme ça chez nous'", raconte-t-elle. Elle dénonce le racisme depuis des années, mais on lui a toujours répondu : "c'est normal, c'est la campagne, on est comme ça ici." Ce n'est qu'en partant qu'elle a pris conscience de la gravité de la situation.
La montée du vote RN dans les campagnes
Depuis 2012, le Rassemblement national réalise des scores élevés dans les communes proches de celle de Joris. En 2017, le parti d'extrême droite a obtenu plus de 24 % des voix au premier tour dans les villages environnants, et plus de 25 % en 2022, avec une préférence pour Marine Le Pen au second tour. Selon Nonna Mayer, chercheuse en science politique, cette montée du racisme est visible depuis les années 2000 dans les zones rurales : "La montée du racisme peut s'expliquer par le fait que les immigrés sont très peu présents dans ces zones et qu'ils deviennent alors les responsables de tous les maux de la société. Le niveau d'étude est aussi moins élevé que dans les villes, et on sait que cela peut expliquer le vote RN."
La comédienne Camille Giry, qui a passé son enfance dans le Nord Isère et vit désormais à Paris, pointe le problème de l'entre-soi : "Le problème de ces villages, c'est l'entre-soi. Il y a des gens qui n'en sont jamais partis, leur grand-mère habite là, leurs parents habitent là, leurs cousins habitent là… Ils n'ont jamais rencontré d'autres types de personnes. Pour moi, il manque une ouverture d'esprit. Et ce n'est pas une question d'argent, c'est aussi une question d'envie."
Un racisme qui dépasse les frontières de l'Isère
Le phénomène ne se limite pas à une région. Dans les Bouches-du-Rhône, Jérôme, 15 ans, d'origine algérienne et portugaise, raconte : "On me disait 'on ne le voit pas dans le noir… il sort de la mine'. À cause des remarques, je n'assume plus trop mon côté algérien. C'est pour ça que j'aimerais bien faire mes études à Paris, car on me fera moins de remarques. J'ai déjà regardé les écoles et je vais commencer la conduite accompagnée pour vite avoir mon permis."
Victoire, originaire d'un petit village de Moselle, témoigne : "Pendant mon enfance et mon adolescence, j'ai été entourée de camarades qui tenaient régulièrement des propos racistes et homophobes, souvent présentés comme de l'humour. En grandissant, j'ai compris que ces discours ne relevaient pas seulement de la plaisanterie, mais traduisaient une véritable vision du monde. À 16 ans, j'ai commencé à travailler afin de financer mes études de journalisme à Paris, avec l'envie de découvrir d'autres réalités."
Un appel à la prise de conscience
Pour ces jeunes, le silence n'est plus une option. Les familles et les associations décrivent une banalisation progressive des propos haineux, alimentée par les réseaux sociaux et certains médias. Ils insistent sur le fait que la majorité des gens cohabitent normalement et que les actes violents restent isolés, mais reconnaissent une polarisation politique croissante. Les prénoms ont été changés.



