À 86 ans, Andrée Poch-Karsenti est l'une des dernières survivantes des 527 enfants cachés par le réseau Marcel à Nice. Présidente de l'association des Enfants et Amis Abadi, elle témoigne sur sa propre histoire, celle de ses sauveurs Moussa Abadi et Odette Rosenstock, et livre ses craintes face à la montée de l'antisémitisme.
Un sauvetage miraculeux à Nice
Andrée Poch-Karsenti ne se souvient pas du jour où ses parents et sa tante Rosa ont été raflés. « J'avais trois ans et je jouais chez la voisine d'en face, qui a tout vu par sa fenêtre », raconte-t-elle. Cette voisine, Jean et Jeanne Rous, des gens « très simples et très humbles », l'ont gardée et l'ont emmenée vivre à Annot, entre novembre 1943 et mai-juin 1944.
Elle a ensuite été confiée au réseau Marcel, qui l'a placée dans une pension pour mineurs tenue par la Croix-Rouge à Grasse. « Là, j'ai des souvenirs avec mes cousins. J'ai cru qu'on m'avait abandonnée. Je faisais des cauchemars terribles où je voyais des Allemands défiler », se souvient-elle. À son départ en 1945, à 5 ans, elle a ressenti « un tel sentiment de liberté ».
La découverte de sa propre histoire
Andrée Poch-Karsenti n'a appris le mot « juif » qu'à l'école, en 1946-1947, lorsqu'un enfant l'a traitée de « sale juive ». Son oncle, qui allait lui révéler la même année qu'il n'était pas son père, lui a donné ce conseil : « La prochaine fois, tu vas dire que sale, tu ne l'es pas ! Parce que tu te laves tous les jours. Et que juive, tu es fière de l'être ! Et puis, tu mets ton poing sur le nez de ce copain. » Elle a suivi ce conseil et s'est « beaucoup battue » étant jeune.
Ce n'est qu'à l'âge de 55 ans qu'elle a découvert l'existence du réseau Marcel et de ses fondateurs, Moussa Abadi et Odette Rosenstock, des résistants juifs qui « avaient toutes les raisons de fuir et qui ne l'ont pas fait ». Son nom et ceux de ses frères figuraient sur une liste de personnes que le couple recherchait. Les retrouvailles à Paris ont été marquées par l'intimidation : « Ils dégageaient du charisme, une autorité naturelle. Je ne me suis jamais permise de leur poser des questions. »
Un engagement qui se poursuit
Andrée Poch-Karsenti décrit Moussa et Odette comme des « résistants permanents ». Après la guerre, Odette, médecin à l'assistance publique, donnait de faux papiers à des immigrés. « Quand on voit des policiers venir arrêter des enfants de parents sans papier, directement à l'école ou à leur domicile, comment ne pas avoir honte ? », s'interroge-t-elle. Elle établit un parallèle entre les discours politiques actuels sur les immigrés et « les discours stigmatisants de l'entre-deux-guerres à l'égard des juifs ».
Face à la montée de l'extrême droite, elle confie : « Le jour où Jean-Marie Le Pen est passé de 0,5 % à 1 % [dans les sondages], j'ai dit à mon mari : "Il faut faire les passeports pour les enfants". Et je me suis fait moquer. » Aujourd'hui, elle affirme avoir peur et s'interroge sur le soutien de Serge Klarsfeld au Rassemblement national. Engagée à la Licra, elle continue d'intervenir dans les écoles et annonce : « Pour la première fois de ma vie, je vais porter une étoile de David autour du cou. »
Un appel à la vigilance et à l'action
Interrogée sur le conflit israélo-palestinien, elle condamne les attaques du 7-Octobre comme « ignominieuses », mais aussi les bombardements sur Gaza et les exactions commises par les soldats. Elle estime que « quand on parle de génocide, je pense que c'est une réalité » et juge « insupportable » la politique d'Itamar Ben-Gvir.
En 2025, 75 conflits ont été recensés dans le monde. Andrée Poch-Karsenti garde néanmoins un espoir : « Après avoir témoigné, je me dis que j'ai laissé quelques pierres, quelque part, pour des futurs citoyens. » Elle conclut en reprenant les mots de Moussa Abadi : « Criez ! Hurlez ! Mais faites quelque chose. »



