Symbole de l'indépendance ukrainienne pour les uns, auteur de pogroms pour les autres : Simon Petlioura incarne les contradictions de l'histoire ukrainienne. Près d'un siècle après sa mort, la figure de ce dirigeant nationaliste continue de diviser historiens et politiques. Entre héritage patriotique et accusations de crimes contre les civils, retour sur un personnage complexe.
Un parcours politique marqué par la guerre
Simon Petlioura est né en 1879 à Poltava, alors dans l'Empire russe. Journaliste de formation, il s'engage très tôt dans le mouvement national ukrainien. Après la révolution russe de 1917, il devient l'une des figures clés de la lutte pour l'indépendance de l'Ukraine. En 1919, il prend la tête de la République populaire ukrainienne, luttant à la fois contre les bolcheviks, les Blancs et les Polonais.
Son gouvernement, bien que reconnu par certaines puissances, ne parvient jamais à stabiliser le territoire. Face à l'avancée de l'Armée rouge, Petlioura doit s'exiler en 1920. Il s'installe alors à Paris, où il continue de militer pour la cause ukrainienne.
Des accusations de pogroms qui ternissent sa mémoire
Mais l'ombre des pogroms plane sur son héritage. Selon plusieurs historiens, les forces sous son commandement auraient perpétré des massacres contre les populations juives entre 1918 et 1920. Les estimations varient : certains avancent le chiffre de 50 000 morts, d'autres vont jusqu'à 200 000. Ces violences, perpétrées dans un contexte de guerre civile, restent un sujet sensible en Ukraine et en Israël.
Les défenseurs de Petlioura soutiennent qu'il n'a jamais personnellement ordonné ces massacres et qu'il a tenté de les réprimer. Mais les preuves documentaires restent partielles, et la controverse demeure.
Un assassinat qui cristallise les tensions
Le 25 mai 1926, Simon Petlioura est assassiné à Paris par Sholom Schwartzbard, un anarchiste juif d'origine ukrainienne. Ce dernier justifie son acte en affirmant venger les victimes des pogroms. Lors de son procès, il est acquitté par la cour d'assises de la Seine, un verdict qui suscite des réactions passionnées.
Cet épisode reste gravé dans les mémoires, tant en Ukraine qu'au sein de la diaspora juive. Pour certains, Schwartzbard est un justicier ; pour d'autres, un assassin politique.
Une mémoire réhabilitée ou contestée ?
Aujourd'hui, la place de Petlioura dans l'histoire ukrainienne est sujette à débat. Depuis l'indépendance de 1991, certaines municipalités ont érigé des monuments en son honneur, et il est parfois présenté comme un héros national. Cependant, ces initiatives sont vivement critiquées par des organisations juives et certains historiens, qui rappellent les pogroms.
En 2021, une tentative de célébration officielle à l'occasion du centenaire de sa mort a été annulée face aux protestations. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, lui-même d'origine juive, a préféré éviter le sujet.
Un héritage complexe pour l'Ukraine d'aujourd'hui
La question Petlioura illustre les difficultés de l'Ukraine à construire un récit national unifié, intégrant à la fois les aspirations à l'indépendance et les pages sombres de son histoire. Selon l'historien français Jean-Jacques Marie, « Petlioura est un personnage tragique, pris entre la lutte pour la liberté de son peuple et les violences de son époque ».
Dans le contexte actuel de guerre avec la Russie, la mémoire de Petlioura est parfois instrumentalisée, certains y voyant un précurseur de la résistance ukrainienne. Mais pour d'autres, il reste un symbole ambigu, rappelant que l'histoire nationale ne se réduit pas à une simple opposition entre héros et traîtres.
Alors que l'Ukraine cherche à se définir face à l'agression russe, la figure de Petlioura demeure un miroir tendu à la nation, l'obligeant à regarder en face les zones d'ombre de son passé.



