Burkina Faso : le « poverty porn » interdit, décryptage d'une décision ambivalente
Burkina Faso : le « poverty porn » interdit, décryptage

Le Burkina Faso est devenu, début juillet, le premier pays d'Afrique à interdire le « poverty porn », cette pratique qui consiste à filmer ou photographier des personnes vulnérables dans des situations de détresse pour susciter l'émotion et collecter des dons. La décision, annoncée par la ministre de la Famille et de la Solidarité, Passowendé Pélagie Kaboré, le 2 juillet, vise à encadrer strictement l'image des bénéficiaires de l'aide humanitaire. Mais elle intervient dans un contexte de durcissement autoritaire du régime militaire au pouvoir depuis le coup d'État de 2022, ce qui soulève des questions sur les véritables motivations de la junte.

Une interdiction sans précédent sur le continent

« Il est désormais interdit d'exposer l'image des personnes vulnérables derrière les sacs de riz, les sacs de mil et les bidons d'huile qui sont donnés sur le terrain », a déclaré la ministre Kaboré, une femme militaire, lors d'une annonce officielle. Cette mesure, la première du genre en Afrique, vise à lutter contre la théâtralisation de la misère, un phénomène dénoncé depuis longtemps par les organisations humanitaires. Selon une étude de l'Université de Londres, 78 % des images diffusées par les ONG dans les années 2010 montraient des personnes dans des situations de détresse, sans leur consentement éclairé.

Le décret, dont le texte complet n'a pas été rendu public, prévoit des sanctions pour les contrevenants, sans précision sur leur nature. Il s'applique à toutes les organisations humanitaires, nationales et internationales, opérant sur le territoire burkinabè. Les autorités affirment vouloir « protéger la dignité des populations » et « mettre fin à des pratiques dégradantes ».

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Un contexte politique trouble

Cette décision intervient alors que le Burkina Faso, dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré depuis septembre 2022, a pris un virage autoritaire marqué par la répression de la société civile et des médias. Selon le rapport 2025 de Reporters sans frontières, le pays est passé de la 85e à la 112e place au classement mondial de la liberté de la presse. Plusieurs ONG ont été suspendues ou dissoutes, et des journalistes ont été arrêtés pour avoir critiqué le régime.

Dans ce contexte, certains observateurs s'interrogent : l'interdiction du poverty porn est-elle une mesure de protection ou un moyen de contrôle supplémentaire ? « Il y a une ambiguïté certaine », explique Drissa Traoré, chercheur en sciences politiques à l'Université de Ouagadougou. « D'un côté, la mesure répond à une vraie problématique éthique. De l'autre, elle donne au régime un outil pour surveiller les activités des ONG, souvent perçues comme des vecteurs d'influence étrangère. »

Un phénomène répandu et critiqué

Le poverty porn n'est pas un phénomène nouveau. Des images d'enfants affamés, de malades ou de réfugiés ont longtemps été utilisées par les ONG pour sensibiliser l'opinion et lever des fonds. Mais cette pratique est de plus en plus contestée. En 2024, une enquête de l'ONG Oxfam a révélé que 65 % des donateurs se sentaient « manipulés » par des images trop choquantes, et que 40 % d'entre eux avaient diminué leurs dons à cause de cela.

Au Burkina Faso, l'affaire de l'influenceur Dylan Thiry, qui sera jugé en décembre 2026 pour détournement de dons humanitaires, a marqué les esprits. Il est accusé d'avoir utilisé des images d'enfants burkinabè pour récolter plus de 2 millions d'euros, sans que l'argent ne parvienne aux bénéficiaires. Cette affaire a contribué à la prise de conscience du problème, mais aussi à la stigmatisation des acteurs de la solidarité.

Les réactions de la communauté humanitaire

Les organisations humanitaires présentes au Burkina Faso ont accueilli la mesure avec prudence. Certaines, comme Médecins sans frontières (MSF), ont salué une « avancée éthique », tout en demandant des clarifications sur les modalités d'application. D'autres, plus critiques, craignent que cette interdiction ne serve à restreindre l'accès à l'information et à entraver le travail des médias.

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« Nous sommes favorables à une meilleure protection des personnes vulnérables, mais nous devons nous assurer que cette mesure ne devienne pas un prétexte pour limiter notre action », a déclaré un responsable d'ONG sous couvert d'anonymat. Le gouvernement burkinabè, de son côté, assure que les organisations pourront continuer à travailler, à condition de respecter le décret.

Un impact potentiel sur l'aide internationale

Le Burkina Faso est l'un des pays les plus pauvres du monde, avec un indice de développement humain (IDH) de 0,452, selon le PNUD. Environ 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, et le pays est en proie à une crise sécuritaire depuis 2015, avec des attaques jihadistes récurrentes. L'aide humanitaire internationale est cruciale : elle représente près de 20 % du budget national.

Si l'interdiction du poverty porn est perçue comme une entrave à la collecte de fonds, elle pourrait avoir des conséquences graves. De nombreuses ONG utilisent en effet des images percutantes pour mobiliser les donateurs. Une étude de l'Université de Bruxelles, publiée en 2025, estime que la suppression de ce type d'images pourrait réduire les dons de 15 à 25 % à court terme.

Le gouvernement burkinabè, lui, affirme vouloir « réorienter l'aide vers des actions plus dignes et plus durables ». Une position qui pourrait être saluée, si elle s'accompagne de mesures concrètes pour renforcer la transparence et l'efficacité de l'aide. Mais pour l'instant, les doutes persistent sur les intentions réelles de la junte, qui semble utiliser cette mesure comme un outil de communication politique.