De notre envoyé spécial à Barcelone,
Les nuages gris qui assaillent le ciel catalan en cette mi-mai ont de quoi désespérer une bonne partie des Barcelonais avides de soleil et de plage. Mais pas Rafaël* qui y voit presque un rappel divin : « On a toujours quelque chose au-dessus de nous », sourit-il, amer. Traditionnellement, c’est sa kippa qui illustrait cette symbolique essentielle chez les juifs : garder conscience que Dieu est constamment au-dessus de soi. Mais depuis plusieurs années, Rafaël ne porte plus son couvre-chef dans la rue. Alors à défaut, les nuages feront l’affaire. « Il vaut mieux être un mauvais croyant qu’un croyant tabassé. »
Depuis toujours, mais encore plus après le 7 octobre 2023, « il ne fait pas bon d’être juif ici », souffle le quarantenaire. Le nombre d’incidents antisémites a explosé, selon l’Observatoire de la Federación de Comunidades Judías de España (Fédération des communautés juives d’Espagne, FCJE).
Une explosion des incidents après le 7 octobre 2023
De 37 incidents en 2022, le pays en a répertorié 60 en 2023, avec une flambée les derniers mois de l’année post-7 octobre, puis 193 en 2024 (+ 221 % par rapport à 2023), et 207 en 2025. La cité catalane, qui recense l’une des plus grandes communautés juives d’Espagne, n’est pas épargnée. « Les positions adoptées par l’extrême gauche ont contribué à faire de cette ville l’une de celles enregistrant les plus hauts niveaux d’antisémitisme en Espagne », regrette Maria Royo, directrice de la communication à la FCJE. Au début 2026, une carte interactive publiée en ligne, Barcelonaz, répertoriait plus de 150 entreprises, restaurants kasher, écoles, institutions et commerces juifs ou « liés à Israël ». Quelques jours plus tard, le cimetière juif de Les Corts était profané, avec 20 tombes vandalisées.
Un épicier, qui faisait partie de cette carte, hésite définitivement à quitter la ville de Gaudi. Il raconte à 20 Minutes : « On a fermé la boutique pendant des jours après la diffusion, par peur d’une agression ou de vandalisme sauvage. Faire des listes de juifs, après tout ce que l’Europe a connu… Le plus triste, ce n’est même pas qu’ils veulent nous faire partir, c’est qu’ils ne sont pas loin de réussir. »
Depuis 1492, et le décret de l’Alhambra qui expulsa des centaines de milliers de juifs, « nous avons de toute manière quasiment disparu d’Espagne », souffle-t-il en regardant un énième tag d’une étoile jaune barré dans l’ancien quartier juif médiéval. Rapporté à sa population, le pays compte l’une des plus faibles communautés d’Europe occidentale. Environ 13 000 personnes, pour une population totale de 50 millions d’habitants, contre 440 000 juifs de notre côté des Pyrénées pour 70 millions de Français. Mais l’Espagne est victime d’un « curieux phénomène », selon Maria Royo : « Les stéréotypes et les préjugés contre les Juifs ont persisté alors qu’il n’y a quasiment plus de présence juive depuis cinq siècles. En général, la grande majorité de la société espagnole ne connaît aucun Juif personnellement. »
En Espagne, l’antisémitisme sans juif
Alejandro Baer, sociologue espagnol, a longuement étudié ce paradoxe national. Il en a tiré un phénomène aux deux noms, le « préjugé sans objet » et « antisemitismo sin judíos » (l’antisémitisme sans juifs). Selon l’expert, l’absence de juifs laisse un espace libre pour des fantasmes, stéréotypes et projections antisémites : le « Juif » devient une figure abstraite, un symbole pour tout ce qui est détesté – capitalisme, complots, modernité –, sans contrepoids réel d’une communauté visible qui pourrait démentir ou humaniser ces images.
« Et puis, moins nous sommes nombreux, plus on a peur de se montrer. Vous ne verrez pas une kippa dans Barcelone », jure Rafaël, fut-ce dans le quartier juif de la ville, aujourd’hui plus couvert de graffitis pro-palestiniens, d’insultes aux « zionism » et d’appel à la destruction d’Israël que de symboles hébreux.
Le conflit à Gaza est omniprésent dans la société espagnole. Reconnaissance de l’État palestinien, boycott de l’Eurovision, refus de vendre des armes à Israël… Le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez est l’un des plus véhéments d’Europe contre l’État hébreu. Et si le soutien à la Palestine est devenu une cause nationale, elle « fait forcément encore plus écho en Catalogne, région elle aussi persécutée par une dictature sanguinaire dans le passé », vante Jordi*, étudiant, qui voit dans Rafah un « Guernica » moderne. « On se sent forcément proche des Palestiniens, quand on a eu des arrière-grands-parents persécutés, enfermés ou tués par le franquisme. »
« Beaucoup associent juif à génocide »
Malgré son soutien « très clair à la Palestine », il se montre de plus en plus dérangé par les remarques de ses camarades d’étude et de beuverie les jeudis soir : « Les critiques, légitimes, contre Israël, ont de plus en plus tendu vers une haine généralisée et des remarques déplacées. J’entends des propos, sous couvert d’humour, mais de plus en plus répétés et dits en public, sur la radinerie, les ongles crochus, le nez long… Cela n’a pas grand-chose à voir avec Israël. Il y a quelque chose qui pue là-dedans », reconnaît-il. En novembre 2024, son université a hébergé des « Journées anti-Israël », un événement critiqué par de nombreuses associations juives pour avoir franchi la ligne entre critique politique et antisémitisme.
Quand son père est venu lui rendre visite, Emmett* lui a demandé d’enlever sa kippa, « pour son propre confort. Moi-même, j’essaie de ne dire à personne que je suis juif. » Mais son prénom le découvre parfois, et déclenche alors le mécanisme infernal : « En Espagne, beaucoup associent directement ''juif'' à ''Israélien'' puis à ''Israël est un État génocidaire et apartheid''. Soit, au final, juif à génocide. Sur n’importe quel sujet, vous pouvez vous faire alpaguer et devoir rendre des comptes sur la Palestine ou Israël sous prétexte que vous avez un nom à consonance juive. »
Des groupes WhatsApp mais un Internet piégeux
Pour se défendre entre concernés, mais aussi recenser les nombreux incidents, Emmett a créé un groupe WhatsApp pour la communauté juive, une initiative qui se multiplie dans le pays face à la montée de l’antisémitisme. Certains internautes juifs mettent toutefois en garde : des faux groupes pour la communauté ont aussi été créés, tenus en réalité par des antisémites qui y diffusent ensuite des insultes ou opèrent des traquenards. « J’ai définitivement envisagé de partir, pas seulement pour cette raison, mais l’antisémitisme et la haine obsessionnelle envers Israël sont un facteur majeur », confesse Emmett.
Lylah*, à Barcelone depuis seulement deux ans, ne se voit, elle, pas bouger à nouveau, avec en plus la scolarisation de ses enfants. Pour aller où de toute manière ? « Pour être honnête, on nous conseillait encore plus de ne pas parler l’hébreu à Paris qu’ici. À Barcelone, tout Juif a une protection policière… mais c’est comme ça partout dans le monde. Enfant aux États-Unis, j’en avais déjà une. » Malgré ce refus de plier bagage, elle est forcée d’admettre : « Je ne vois pas d’avenir pour mon mari et moi ici, malheureusement. »
Lamine Yamal et l’agitation de trop
Si elle ne déplore aucun incident physique, les nombreux graffitis haineux ou appelant à la dérision d’Israël, « sont bien plus nombreux à Barcelone que dans la plupart des villes ». Internet reste également un espace de haine. « Des gens viennent sur mon profil – privé ! – pour m’insulter et déverser des insultes antisémites. »
Capture d'écran sur le profil Facebook de Lylah. – Facebook/Capture d'écran
Dernière pièce dans la machine, Lamine Yamal, agitant un drapeau palestinien lors des célébrations du titre du FC Barcelone. Une attitude qui a fait débat au sein même du club blaugrana, son entraîneur lui reprochant une célébration « n’ayant rien à voir avec le football ». Pour Emmett : « Il y a beaucoup de Palestiniens qui souffrent à Gaza, l’empathie est une bonne chose, et il y a des voix empathiques partout dans le monde, y compris chez les Israéliens. Mais je sais ce que le drapeau palestinien signifie vraiment pour la gauche espagnole, et ce n’est pas une préoccupation pragmatique pour les Palestiniens ni une collaboration vers la paix et la normalisation. Pour eux, c’est un symbole anti-Israël. »
Même dépit pour Rafaël : « Bien sûr qu’on peut défendre la Palestine et les habitants de Gaza. Mais pourquoi hystériser encore plus un débat qui fait tant de mal aux juifs espagnols ? C’est l’agitation de trop, pour de nombreux juifs catalans. Si même le football ne peut plus nous laisser tranquille… ». Comme les autres, il pense à partir un jour. « L’Espagne aura enfin ce qu’elle rêve depuis un millénaire : vivre sans aucun juif. »
*Les prénoms ont été modifiés.



