Sahel : 70 000 morts et la menace djihadiste s'étend vers les pays côtiers
Sahel : 70 000 morts, menace djihadiste vers pays côtiers

Le Sahel, épicentre mondial de la violence terroriste

Plus de 70 000 victimes ont été recensées depuis 2016 dans la région du Sahel, selon les données consolidées par l'ONG Armed Conflict Location and Event Data (Acled). Cette région, comprenant le Burkina Faso, le Mali et le Niger, est désormais considérée comme la zone la plus exposée aux violences terroristes à l'échelle mondiale. Les groupes armés comme le Jnim (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) et l'État islamique en Afrique de l'Ouest (Iswap) y opèrent avec une intensité croissante.

Une menace qui s'étend vers le sud

L'asphyxie économique, les lourdes pertes sur le front et la perte de territoires par les juntes militaires sahéliennes – regroupées depuis 2024 au sein d'une confédération – créent une situation explosive. Le péril djihadiste menace désormais de déborder vers le sud, en direction des pays côtiers ouest-africains, selon les analyses des experts régionaux.

Le sommet militaire de Cotonou : un signal fort

C'est dans ce contexte de tension extrême que les chefs d'état-major du Bénin, de Côte d'Ivoire et de France se sont concertés le 19 mars dernier lors d'un sommet à Cotonou, la capitale économique béninoise. Cette réunion trilatérale faisait suite à une première rencontre à Abidjan en juillet 2025, marquant une volonté de coordination renforcée face à la menace terroriste.

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Pour Régis Hounkpè, analyste géopolitique franco-béninois et enseignant en école militaire, ce sommet permet à Paris de réaffirmer sa présence auprès de pouvoirs qu'elle considère comme fiables au sein d'une Afrique de l'Ouest fragilisée. « Il y a une part d'affichage institutionnelle, politique voire géopolitique dans un contexte où la France, et surtout l'armée française, n'ont pas bonne presse sur cette partie du continent africain », explique-t-il.

Un affichage stratégique dans un contexte régional délicat

L'analyste souligne que cet affichage côte à côte des trois États-majors répond à plusieurs objectifs : « Il s'agit là pour la France de se montrer comme un pilier des relations internationales, en dépit de rivalités stratégiques sur ce terrain – notamment avec la Russie. Paris entend réinvestir un champ qui lui a parfois échappé ».

Le contexte politique béninois ajoute une dimension supplémentaire à cette rencontre, alors que le pays s'apprête à tenir son scrutin présidentiel dans quelques semaines et qu'il a fait l'objet d'une tentative de putsch fin 2025. « Le coup d'État avorté du 7 décembre 2025 est encore dans toutes les têtes. Le message français est peut-être à chercher en ce sens : l'assurance de son soutien aux régimes stables », analyse Hounkpè.

Coopération militaire renforcée et défis sécuritaires

La coopération interarmées offre des avantages concrets pour les autorités de Cotonou, notamment en matière de renseignement. « Au Bénin, le renseignement territorial est déjà une réalité mais certaines cibles exigent un autre niveau d'information. C'est là que le partage de renseignement interarmées peut faire la différence », précise l'expert.

La perméabilité accrue du Bénin comparativement à la Côte d'Ivoire s'explique par plusieurs facteurs : « La Côte d'Ivoire est plus aguerrie dans la gestion de cette menace. Face à la stratégie d'épuisement et de harcèlement que le Bénin subit, ses forces armées doivent encore relever des défis de mobilisation, d'apprentissage et de sensibilisation des citoyens ».

Les récentes attaques et la porosité des frontières

Les récentes attaques terroristes posent la question cruciale de la porosité des frontières avec un Burkina Faso et un Niger en crise profonde. Cette vulnérabilité géographique n'est cependant pas le seul facteur explicatif. « Dans le cas de la Côte d'Ivoire, le gouvernement semble aussi avoir su donner des réponses socio-économiques aux populations éloignées : montrer que l'État est présent dans leur quotidien économique, sanitaire, scolaire », note l'analyste.

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Stratégies distinctes des puissances occidentales

Alors que Washington fait preuve d'un regain d'intérêt sécuritaire pour les pays du Sahel, les approches des différentes puissances présentent des nuances significatives. « Avec Trump, les États-Unis adoptent une approche qui relève d'abord de la défense d'intérêts économiques, puis éventuellement, de la prévention de menaces sécuritaires », explique Hounkpè.

Concernant la France, « d'aucuns ont tendance à penser qu'elle s'implique militairement au nom de relations séculaires, historiques et de valeurs communes ; surtout dans cette partie du monde ». Malgré ces motivations différentes, les objectifs stratégiques convergent : « circonscrire la menace, limiter la descente des groupes armées terroristes vers les pays côtiers ».

Un réinvestissement occidental aux multiples facettes

Le regain d'intérêt sécuritaire des partenaires occidentaux en Afrique de l'Ouest s'explique par plusieurs facteurs. « Sans parler de bascule géopolitique, la conflictualité – même lointaine – a évidemment des résonances en Occident », souligne l'expert.

Plus fondamentalement, « l'effondrement progressif du Sahel devient un problème pour les nations du golfe de Guinée. Le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Ghana, subissent aujourd'hui de plein fouet cet effondrement ». La survie politique de ces pays dépend en partie du soutien de partenaires plus habilités en matière de sécurité.

L'autre moteur de ce réinvestissement est l'image renvoyée à l'international. « À l'heure où la Russie se fait l'alliée des jeunes juntes sahéliennes, chaque acteur tente d'apparaître comme incontournable dans la région », conclut Régis Hounkpè, soulignant ainsi la dimension géopolitique élargie de cette crise sécuritaire régionale.