L'écart est infime, presque difficile à croire. Après le second tour de l'élection présidentielle au Pérou, dimanche 7 juin, la candidate conservatrice Keiko Fujimori mène de 650 voix, dans un pays qui compte près de 35 millions d'habitants et 27 millions d'électeurs, et alors que 98,21 % des bulletins ont été dépouillés. Keiko Fujimori s'est qualifiée pour la quatrième fois de sa carrière politique au second tour du scrutin où elle s'oppose au candidat de gauche Roberto Sanchez.
Une droite dure et autoritaire
Candidate d'une droite populiste et autoritaire, Keiko Fujimori marche dans les pas de son père, Alberto Fujimori, autocrate ayant dirigé le Pérou de 1990 à 2000. Retour à la force, militarisation pour lutter contre la criminalité et expulsion de migrants irréguliers, les promesses de campagne de Keiko Fujimori penchent vers une droite dure. Si elle parvenait à remporter l'élection, le Pérou rejoindrait nombre de ses voisins sud-américains qui ont, eux aussi, emprunté le chemin d'une droite radicale, ou sont en passe de le faire.
La Colombie emboîte le pas
Dernier en date, la Colombie. Le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella est arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle, le 31 mai, avant un second tour prévu le 21 juin. Avec 43,74 % des voix, il devance là encore un candidat de gauche, Ivan Cepeda. Ce résultat est une surprise tant les sondages prédisaient une deuxième place pour Abelardo de la Espriella face à son rival, soutenu par le président sortant Gustavo Pedro, premier chef d'État de gauche en Colombie.
Votes de sanction
Mais cette tendance politique latino-américaine à faire confiance à des candidats de droite conservatrice ou d'extrême droite avait déjà débuté en 2025. La réélection en Équateur de Daniel Noboa, allié des États-Unis en matière de sécurité ; la victoire de Rodrigo Paz en Bolivie mettant fin à 20 ans de socialisme ; l'élection de José Antonio Kast au Chili, admirateur de l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet ; la victoire du parti du président argentin Javier Milei, La Libertad Avanza (La liberté avance), aux élections législatives… Tous ces scrutins confirment cette dynamique. Finie la "vague rose" des années 2000, qui avait consacré plusieurs dirigeants de gauche à la tête de pays sud-américains. Ce sont désormais des leaders plus radicaux qui sont plébiscités. Alors en 20 ans, qu'est-ce qui a changé en Amérique du Sud ?
Au début des années 2000, les gouvernements de gauche parviennent à mettre en place des politiques sociales et progressistes, financées par l'exportation de matières premières. Elles diminuent les inégalités et boostent la croissance économique. Mais l'idylle ne va pas durer. La crise économique de 2008 sape cette bonne dynamique, la pandémie de Covid-19 portant le coup de grâce. À rebours de ses promesses, la gauche est incapable d'enrayer une inflation qui explose dans certains pays (jusqu'à 211 % en Argentine en 2023), une perte de pouvoir d'achat, des inégalités sociales et une dégradation des services publics.
Pour les populations, la confiance est ruinée. Les votes de sanction contre ces gouvernements progressistes au bilan contesté se multiplient. Émergent alors des discours antisystème et hostiles au rôle de l'État, qui résonnent parmi les classes moyennes et populaires. Javier Milei, président de l'Argentine depuis décembre 2023, en est le fer de lance. À coups de tronçonneuse, objet qu'il a érigé en emblème bien au-delà des frontières argentines, Javier Milei supprime des dépenses publiques et instaure des politiques ultralibérales fondées sur l'individualisme.
L'exemple Nayib Bukele
Le mandat des dirigeants de gauche en matière de sécurité n'est pas plus glorieux. La criminalité et la violence s'installent, la guerre des gangs et le narcotrafic sévissent, usant la population qui subit extorsions, enlèvements et meurtres. Les priorités des électeurs changent. Ils réclament maintenant l'ordre, presque coûte que coûte. Les leaders d'extrême droite prennent alors tous exemple sur l'un d'entre eux : Nayib Bukele, président du Salvador.
Il y a dix ans, le Salvador avait l'un des taux d'homicide volontaire les plus élevés au monde, avec près de 108 personnes tuées pour 100 000 habitants en 2015, selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Élu en 2019, Nayib Bukele entame une lutte intensive contre la violence des gangs, comme les MS13 ou Barrio 18, et déclare l'état d'urgence en 2022. L'arsenal répressif dont se dote le pays facilite alors les arrestations et les incarcérations se font à tour de bras. En quatre ans, 90 000 personnes sont envoyées en prison. 1,7 % de la population y est aujourd'hui détenu. Pour les accueillir, Nayib Bukele fait construire en 2023 le Centre de confinement du terrorisme, une mégaprison de 40 000 places.
Et les résultats sont là : le taux d'homicide volontaire pour 100 000 habitants est tombé à 8 personnes en 2022. Mais cette réussite a un prix. Le régime de Nayib Bukele tend vers l'autoritarisme, minant l'État de droit et bafouant les droits humains. Les citoyens font face à des arrestations arbitraires et les prisonniers sont jugés lors de procès expéditifs et collectifs, pouvant réunir jusqu'à 500 membres de gangs à la fois.
Succès de Donald Trump
Reste que Nayib Bukele et ses méthodes sont devenus une inspiration pour les dirigeants d'extrême droite en Amérique du Sud. Mais il n'est pas le seul. Le président des États-Unis, Donald Trump, a lui aussi influencé quelques chefs d'État de Jair Bolsonaro, président du Brésil entre 2019 et 2023, à Javier Milei. Sa première élection en 2016 ouvre la voie. Les responsables politiques sud-américains voient dans le succès de Donald Trump la preuve que leurs idées conservatrices trouvent un écho auprès des électeurs. Ils galvanisent des franges de la population sud-américaine, notamment traditionalistes et religieuses, frustrées d'avoir assisté, sous les gouvernements progressistes, à l'intégration croissante des femmes, des minorités de genre et des migrants dans la vie économique.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, l'influence de Donald Trump est encore plus manifeste. En octobre 2025, en pleine campagne législative argentine, il avait menacé de couper l'aide américaine en cas de défaite de la formation du président Javier Milei dans les urnes. Puis en décembre dernier, il s'immisçait de nouveau dans une élection sud-américaine, appelant, durant la présidentielle du Honduras à voter pour le candidat conservateur Nasry Asfura, et promettant une relation privilégiée entre les deux pays s'il l'emportait. En Argentine comme au Honduras, la droite radicale l'a emporté et Donald Trump a obtenu gain de cause.



